Théâtre

L’émotion brute de Disgrace portée à la scène par Luk Perceval

L’émotion brute de Disgrace portée à la scène par Luk Perceval

16 mars 2012 | PAR Christophe Candoni

En clôture de son festival Exit, la maison des arts de Créteil invite Luk Perceval pour une adaptation théâtrale de « Disgrace », un roman de J. M. Coetzee. Le metteur en scène flamand, révolutionnaire et peu consensuel de réputation, est très présent sur les scènes allemandes comme la Schaubühne de Berlin, mais c’est à Amsterdam, et avec les formidables comédiens du Toneelgroep, qu’il a produit cette création récente.

La pièce est une adaptation pour la scène d’un roman signé Coetzee. L’auteur Sud-africain et prix Nobel de littérature est peu connu en France. Certains passionnés de théâtre contemporain l’ont découvert dans les patchwork textuels de Warlikowski (Apollonia et Koniec). Il revient à l’acteur principal (magistral Gijs Scholten Van Aschat) d’en assurer la narration tout en jouant son personnage d’universitaire aigri par l’âge qui le rattrape. David Lurie est professeur, la cinquantaine, cultivé et mélomane, stature et réputation assises, une certaine idée de la réussite qui impressionne et séduit mais qu’une sale histoire de mœurs vient subitement ternir. Il est dénoncé par une de ses jeunes élèves pour harcèlement sexuel et confondu par un conseil de discipline sur lequel s’ouvre la représentation en ménageant un bon effet de surprise puisque ses juges sont dans la salle au cœur des spectateurs. Il plaide coupable sous la pression de ses collègues mais ne reconnaît pas le viol. L’excès de désir que n’assouvissent plus ses relations tarifées avec la prostituée Soraya, un pêché d’orgueil, ou encore un moyen d’affirmer sa supériorité par le sexe, rien ne peut justifier son acte condamnable, il doit démissionner et sa vie bascule. Il part loin, vivre reclus dans la ferme que tient sa fille (Janni Goslinga, tout à fait juste). Lucy est à son tour victime d’un viol au moment où deux noirs font irruption chez elle en pleine nuit ; elle exprime face à la colère paternelle une digne et troublante résignation. La scène n’est pas montrée par Luk Perceval qui signe une mise en scène jamais illustrative mais suggérée par un beau travail sur les sons et les lumières qui renforce le drame et le malaise de la situation.

En suivant sa chute d’homme disgracié, on assiste à l’écroulement du prétendu monopole du pouvoir de l’homme, au basculement de ses certitudes et de ses préjugés moraux. Le texte met en scène l’affrontement de gens et de cultures différentes dans une Afrique du Sud qui a été divisée selon la politique d’apartheid et des principes de ségrégation raciale. La très pertinente scénographie de Katrin Brack, visuellement saisissante, matérialise bien ces tensions, ces lignes de force contenues dans le texte. La pièce n’est pas encore commencée qu’on observe les silhouettes intrigantes, hiératiques et pourtant pleines de vie, d’hommes, de femmes et d’enfants, la peau noire et les vêtements colorés – des moulages à taille humaine – disposées sur le plateau. Tout repose sur leur présence. Le nombre met à mal le sentiment de domination dont jouit le professeur et renverse sa prétendue supériorité d’homme blanc encerclé massivement et isolé dans son rapport anxieux à l’autre qui constitue pour lui une menace.

Ce beau et percutant spectacle a comme contrecarré nos attentes car il ne s’appuie pas sur une esthétique trash et un jeu expansif propre au savoir-faire du théâtre allemand et plus généralement de l’est, que l’on admire par ailleurs. Sa puissance vient au contraire de sa stricte et haute tenue, de sa rigueur et sa subtilité, tant dans le jeu qu’au niveau de la dramaturgie et de la mise en scène. Grâce à l’économie d’effets et à une direction d’acteurs infaillible, chaque geste, chaque déplacement, chaque regard trouve une pleine justification. L’interprétation, à la fois sobrement sensible et pleine de force, est au cœur du travail réalisé et au service d’un texte profond, complexe, qui bien que restitué en langue étrangère parvient à faire entendre parfaitement ses tonalités contrastées, tour à tour sombre, cynique, drôle, tendre, désabusé, d’une terrible humanité.

mention photo : Jan Versweyveld

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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