Théâtre

Kean et Richard II : la vitalité des Maîtres berlinois

10 avril 2010 | PAR Christophe Candoni

Nous étions au Théâtre de la ville jeudi soir pour assister à la première de la courte série de représentations de Richard II par le Berliner Ensemble. La merveilleuse troupe allemande, fondée par Brecht en 1949, est dirigée actuellement par Claus Peymann qui assure lui-même la mise en scène. Hier soir, on donnait Kean au Théâtre de l’Odéon, ou plutôt une adaptation de la comédie d’Alexandre Dumas réalisée par une autre figure importante du théâtre en Allemagne, le metteur en scène Frank Castorf, l’actuel intendant de la Volksbühne de Berlin.

Même si ces deux spectacles sont très différents, notamment dans leur rapport au texte ( rigoureux pour « Richard II » et plus affranchi pour « Kean »), ils sont assez représentatifs de la vitalité de ce que produit aujourd’hui la scène allemande. On a aimé l’éclat vivifiant de leur art fait de révolte et d’excès. C’est un théâtre éclatant qui stimule et bouscule par son esthétique parfois laide, souvent trash et jamais simplement illustrative ou décorative, par sa liberté vivifiante, par la netteté radicale du propos, par l’étonnant engagement physique des interprètes ainsi que leur énergie et leur disponibilité émotionnelle, toujours sur l’instant et suffisamment rigoureux et insoumis pour repousser les limites du jeu.

La tournée parisienne du Berliner Ensemble se poursuit après la présentation de « L’Opéra de quat’sous » par Robert Wilson. Pour ce Richard II, joué dans la traduction de Thomas Brasch, le scénographe Achim Freyer et le metteur en scène Claus Peymann plonge la pièce dans un espace clôt et dénudé et dans des lumières froides, cliniques. Sur scène, un cadavre gisant, celui de Woodstock, place d’emblée la tragédie à venir sous le signe de la mort. Michael Maertens est un formidable Richard II aux accents plus tristes que violents. Il joue au roi avec une autorité faible, hurle pour se faire entendre à la manière d’un enfant. Il est ce héros fragile écrasé par le fatum tragique et nous bouleverse dans le long monologue en prison ainsi que dans la scène d’amour avec la reine Isabelle (Dorothee Hartinger). Les acteurs évoluent au milieu d’un paysage noir et blanc devenu apocalyptique au cours d’un spectaculaire saccage : le plateau est recouvert de terre, d’eau et d’ordure ; la blancheur des hauts murs, des costumes et des visages des acteurs devient sale, maculée par la terre et le sang. La brutalité glaçante des jeux de pouvoir est très bien rendue par la troupe qui donne à voir un vrai sens de la choralité. Tous les interprètes sont formidables : Maria Happel, Veil Schubert, Manfred Karge, Markus Meyer. Ils trouvent un parfait équilibre entre le grotesque et la violence car fidèle à l’esprit shakespearien, c’est drôle aussi (extraordinaire scène des fossoyeurs, ou encore la perte de connaissance à répétition de la reine).

Beaucoup de désordre et de génie pour la version passionnante de Kean mise en scène par Frank Castorf, grand provocateur, qui ne manque pas d’humour et ça décape, dès le début, lorsqu’il met en scène avec dérision la royauté anglaise et la bourgeoisie décadente emprunte d’une certaine vulgarité. La surprenante scénographie de Hartmut Meyer offre aux acteurs de multiples possibilités de jeu et il faut les voir s’amuser sans ménagement à dévaler la pente verte qui sert de décor. Nous adhérons totalement à sa vision fascinante du personnage de Kean, immense acteur et héros de débauche et de scandale, qui court les femmes et les tavernes et fuit les créanciers. L’extraordinaire Alexander Scheer prête son allure juvénile et androgyne au rôle titre. Son expressivité et sa palette de jeu sont tout à fait incroyables. Il fait de Kean un point d’attraction, un être de désir pour les femmes comme pour les hommes, à la fois écorché vif, névrosé et emprunt de mélancolie, il lutte face à la dépossession de soi et l’autodestruction : « Je sens bien que cette vie d’excès me tue ». Il croit au théâtre comme à la vie jusqu’à l’épuisement « boire la coupe jusqu’à la lie. C’est du poison mais j’aime ça ». Ce texte et sa représentation évoquent avec force les interrogations permanentes et les tourments de l’acteur. Castorf réalise une mise en scène impertinente et piétine les conventions théâtrales de manière réjouissante, allant jusqu’à parodier magistralement une scène de vaudeville. Sa plus grande réussite est la sublimation de son héros qui devient une figure iconique proche d’une star de rock (excellente musique jouée en direct), à la fois héros et martyr qui finit comme le Christ en croix. Par contre, on cherche encore la signification d’ajouter au texte de Dumas des extraits du « Hamlet Machine » de Heiner Müller, ce qui nous paraît peu éclairant, ces digressions apportent confusion et longueur exagérée à un spectacle néanmoins absolument jouissif.

Il faudrait en dire bien plus sur ces deux spectacles à la richesse et la profondeur inouïes qui se jouent peu à Paris et qu’il faut découvrir rapidement !

Richard II, jusqu’au 11 avril au Théâtre de la ville

Kean ou Désordre et Génie, jusqu’au 15  avril au Théâtre de l’Odéon

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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