Théâtre
Jules César de Shakespeare au Vieux Colombier, un magnifique cadeau

Jules César de Shakespeare au Vieux Colombier, un magnifique cadeau

02 octobre 2019 | PAR David Rofé-Sarfati

Rodolphe Dana monte au Vieux Colombier une pièce peu vue de Shakespeare, Jules Cesar, celle de la fameuse tirade Tu quoque mi fili. Le minimalisme du geste interpelle et oblige le spectateur. Pour celui ou celle qui saura supporter cette exigence le moment est un régal gourmand de texte et de sous texte, un cadeau contraignant mais admirable. 

Nous sommes assis dans un dispositif en double frontal, spectateurs, mais aussi citoyens de Rome. Le décor est minimaliste, quasi inexistant. Au milieu de la pénombre, des pétards de joie sont enflammés pour fêter la victoire de César. Ce sera le seul motif de scénographie de la pièce. Le clair-obscur sera conservé tout au long de la pièce. La mise en scène s’apparente à du théâtre de rue et les comédiens semblent ne pas être dirigés. Dans cette apparente spontanéité et cette économie de motifs, Dana retient le temps. Il créé ce ici et maintenant qui nous hameçonne en mode immersif, complices du drame.

Le peuple de Rome célèbre le retour victorieux de Jules César, vainqueur de la Guerre civile contre Pompée. César (Martine Chevalier) défile en triomphe dans Rome; un devin l’avertit contre le danger qui le menace le jour des Ides de Mars, mais César l’ignore. Cassius (Clotilde de Bayser) tente de convaincre Brutus (Nâzim Boudjenah) de se joindre à une conspiration pour renverser César. Brutus hésite, tiraillé entre son affection pour César et la crainte que celui-ci se transforme en dictateur. César sera assassiné par les conjurés de 33 coups de couteau, dont celui de Brutus. Alors, Marc Antoine (Georgia Scalliet) utilise sa brillante rhétorique pour agiter la foule en mutinerie clamant que César n’était pas animé par cette ambition qu’on lui prêtait. Brutus, Cassius (Clotilde de Bayser) et les autres conspirateurs sont chassés de Rome. La guerre civile éclate. Sur les plaines de Philippe la troupe de Brutus et Cassius s’opposent aux armées de Marc Antoine et d’Octave (Noam Morgensztern). Brutus hallucine le spectre de César la nuit avant la bataille. Dans un malentendu, Cassius se croyant vaincu se tue. A l’annonce de cette mort, Brutus, aussi se donne la mort. Marc Antoine s’opposera à Octave en proclamant que Brutus fut un conspirateur mu par des sentiments altruistes, qu’il fut  le plus noble romain de tous. La tragédie se clôt ainsi. 

Le texte, le texte , le texte. 

Cinq femmes, cinq hommes interprètent tous les rôles de la pièce, transcendant le genre des personnages. L’adaptation de Rodolphe Dana adhère à l’intrigue au plus prés car ce qui occupe le metteur en scène est à chercher dans le texte. Primauté est laissée à ce magnifique texte; extrait : Préférez-vous César vivant, et mourir esclaves, ou César mort, et tous vivre libres ? César m’aimait, je le pleure. Il connut le succès, je m’en réjouis. Il fut vaillant, je l’honore. Mais il fut ambitieux et je l’ai tué. Chaque phrase est honorée, chaque intention est soutenue par le ou la comédienne qui feint de se retirer sous les mots comme dans une improvisation studieuse. Nous sommes traversés par la complexité, la profondeur et la multiplicité du propos. Une lecture individuelle ne pourrait rendre autant compte de la beauté de la plume de  Shakespeare. Nous voyageons dans un périple édifiant et circulaire. Sur un anneau de Möbius circulent  les questions  de la trahison, de la loyauté,  de la mort du père César, de la collusion des fils insurgés,  de ce qu’il faut faire ou non de ce parricide, de la culpabilité, de l’honneur, de la morale  politique et individuelle. Nous sommes plongés dans ce bain-là où le collectif fracasse l’individu. Chaque comédien est prodigieux de vérité et de simplicité. Il ne joue pas, il est. Et si parfois Nâzim Boudjenah qui défend le personnage le plus faussement équivoque, Brutus, inquiète à plier sous la charge du texte, son adresse le sauve à chaque fois. La proposition de Rodolphe Dana n’est rendue possible que par ces talents dont elle se soutient:  Martine Chevallier, Françoise Gillard, Clotilde de Bayser, Jérôme Pouly, Christian Gonon, Nâzim Boudjenah, Noam Morgensztern, Claire de La Rüe du Can; mention spéciale pour Georgia Scalliet qui impressionne tout au long de la pièce jusqu’au final. 

Rodolphe Dana nous place au sein même du texte par une expérience immersive quasi hypnotique. La scénographie sans combines ni scories commande au spectateur une concentration et une attention solides. Sa présence et son engagement deviennent nécessaires. Pour celui ou celle qui saura supporter cette exigence, le moment est un régal unique. 

 

JULES CÉSAR
de William Shakespeare
Adaptation et mise en scène Rodolphe Dana
Martine Chevallier, Françoise Gillard, Clotilde de Bayser, Jérôme Pouly, Christian Gonon, Georgia Scalliet, Nâzim Boudjenah, Noam Morgensztern, Claire de La Rüe du Can

Durée: 2h

Comédie-Française Vieux-Colombier

Du 20 sept 2019 au 03 nov 2019

Crédit Photos ©Vincent Pontet

Infos pratiques

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La Jetée
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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