Théâtre
J’aurais voulu être égyptien : Martinelli adapte pour le théâtre « Chicago » d’Alaa el Aswany

J’aurais voulu être égyptien : Martinelli adapte pour le théâtre « Chicago » d’Alaa el Aswany

20 septembre 2011 | PAR Christophe Candoni

Jean-Louis Martinelli porte à la scène « Chicago » d’Alaa el Aswany, un auteur qu’il décrit comme un « immense annonciateur » des bouleversements que son pays est en train de vivre. Dans ce roman, paru en 2006 chez Actes Sud, il est question par anticipation du réveil de la population égyptienne contre le régime Moubarak. Les évènements survenus dans les pays arabes pendant l’année (illustrés par la photo des manifestants de la Place Tahrir retenue pour l’affiche du spectacle) et la chute du pouvoir en place ont peut-être précipité la création. Donnée en ouverture de la nouvelle saison du théâtre des Amandiers-Nanterre, cette pièce trouve le moment opportun pour voir le jour.

« J’aurais voulu être égyptien » décrit les existences croisées d’une poignée d’hommes et de femmes venus d’Afrique du nord et installées dans Chicago. La ville américaine, effervescente, cosmopolite s’apparente ici à une sorte de « little Egypt ». Parmi eux, Nagui, interprété avec sobriété et une poignante justesse par Mounir Margoum ; il est un étudiant boursier et jeune poète aux idéaux révolutionnaires, gentil et frondeur. Il a choisi de quitter son pays, auquel il reste toujours attaché, pour débarquer dans l’Illinois, dont la prétendue libéralité le rend ivre de vivre et de sexe. Ce n’est pas le cas de ses aînés qui ont dû quitter l’Egypte par nécessité ou dépit. Il est le représentant d’une génération d’égyptiens qui croit au changement dans l’action mais il se retrouve confronté au conservatisme étriqué d’un petit monde d’intellectuels universitaires dont fait partie Danana (Eric Caruso) tricheur opportuniste et violent, détestable cynique. Il rencontre aussi Wendy (Marie Denarnaud), une New-Yorkaise juive dont il tombe amoureux. L’instabilité des vies affectives tourmentées se fait l’écho d’une situation politique compliquée et inversement. Le propos politique d’Alaa el Aswany se développe par le prisme de l’intimité, celle de couples en échec dans l’insatisfaction du désir.

L’adaptation proposée par le metteur en scène ne s’affranchit pas beaucoup de l’œuvre initiale, et en restitue les foisonnantes intrigues. Elle suit peut-être un peu trop fidèlement le roman « Chicago » et aurait pu être moins exhaustive. Mais l’écriture est moderne, inventive et sa dénonciation de la corruption politique, de l’oppression du peuple, de l’extrémisme religieux se fait bien entendre. Sur le plateau, Martinelli ne cherche pas à tout montrer, tout figurer avec réalisme, l’entreprise serait impossible à réaliser. Alors, il choisit de prendre totalement en charge l’écriture romanesque initiale. La voix narrative prend beaucoup de place mais les acteurs se la partagent et alternent sans cesse entre la première et la troisième personne. Ils sont tantôt amenés à assumer leur propre rôle tantôt spectateur de ce qu’il se joue. C’est assez délicat mais ils sont tous convaincus et crédibles. Ce procédé renforce aussi la choralité présente dans le roman. La forme théâtrale est intéressante car elle propose un pont entre la fiction et la réalité en mettant en scène les acteurs tels qu’ils sont dans la vraie vie, dans un espace propre à celui de la répétition, avec sa grande table de travail, les brochures reliées, les coulisses, les penderies de costumes… On assiste à la manière dont ils investissent leurs rôles, dont ils appréhendent les situations, prennent corps avec leur personnage. L’idée est intelligente et astucieusement montée. Malgré un rythme qui fait parfois défaut, les trois heures de spectacles s’enchainent avec limpidité. La pièce, dont les thèmes sont à la fois proches et permanents, tient en haleine, embarque et donne à réfléchir sur la force de l’engagement, sur nos utopies et notre croyance en le changement.

Crédit photo : Pascal Victor

 

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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