Théâtre

Isabelle Carré, bouleversante récitante d’« Une Femme à Berlin »

10 septembre 2010 | PAR La Rédaction

Berlin, 1945. Une femme prend la plume pour livrer un témoignage rare et important dans lequel elle décrit l’existence violentée de dizaines de milliers de femmes prises comme proies sexuelles par les soldats russes installés dans la capitale allemande défaite par des années de guerre mondiale. L’auteure a souhaité resté anonyme, Isabelle Carré lui prête son corps et sa voix dans une adaptation théâtrale qu’elle joue au Théâtre du Rond-Point mise en scène par Tatiana Vialle.


Installées dans la capitale allemande tout juste libérée, les troupes soviétiques assoiffées de vengeance contre le nazisme s’en prennent aux femmes qui deviennent leur « butin » de guerre. La narratrice décrit la guerre par le prisme de l’intimité. Elle s’est faite violée à plusieurs reprises avant d’offrir son corps à un major russe qu’elle finit par aimer. La femme pose ses mots, simples et percutants, sur des petits carnets pour écrire, précisément ce qu’elle ne peut pas dire, mais ce qu’elle a vécu : la faim, la cohue dans les files d’attente, les tickets de rationnements, la misère, la découverte des camps de concentration, la vie recluse dans une cave, la brutalité masculine, ses angoisses et ses paniques, son besoin d’aimer.

Elle adresse cette parole douloureuse à son fiancé, Gerd, à qui est destiné le journal intime qu’elle tient d’avril à juillet 1945. Le comédien Swann Arlaud est sur le plateau cette présence peu loquace, souvent distante, mais essentielle car elle est révélatrice de la posture délicate des allemands au moment de la première parution des écrits en 1959 qui provoqua le scandale. Gerd enjoint brutalement la femme de se taire, l’insultant de « chienne », puis s’en va la renvoyant à sa solitude de femme bafouée dans son intimité. De la même manière, le lecteur allemand de l’époque reçu le livre avec dénégation face aux horreurs décrites. Inacceptable, trop scandaleux, pour un peuple dont le traumatisme de la guerre mondiale qui vient de s’achever était encore très présent.

Il ne s’agit pas d’une lecture mais bien d’une mise en espace. Le décor de Jean Haas, un long mur décrépit, une porte en bois, tout comme le pauvre mobilier, porte les stigmates du temps et se trouve empli d’une lumière nocturne de mort. Tatiana Vialle réalise avec humilité une mise en scène qui ne se veut pas envahissante pour mettre en avant le texte (adaptée par elle-même dans la traduction de Françoise Wuilmart) et bien-sûr la comédienne. Isabelle Carré défend sur scène ce texte fort, dérangeant, nécessaire. La silhouette raide et frêle, les petits poings serrés, elle est à la fois fragile et combattante, déterminée à rompre le silence pour survivre. Jamais elle ne se livre à un jeu démonstratif, la performance ne serait pas intéressante; au contraire sa belle interprétation est sensible et vibrante grâce à une émotion vive mais contenue, toujours juste. La gorge serrée, on applaudit sans réserve.

« Une Femme à Berlin » jusqu’au 10 octobre 2010, 21h. Au Théâtre du Rond-Point, 2 bis Avenue Franklin D.Roosevelt, 8 arr.  01 44 95 98 21. www.theatredurondpoint.fr

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La Rédaction

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