Théâtre
[Interview] Vincent Caire : « La Locandiera est d’une incroyable modernité »

[Interview] Vincent Caire : « La Locandiera est d’une incroyable modernité »

04 novembre 2014 | PAR Amelie Blaustein Niddam

L’une des meilleures comédies de Carlo Goldoni, La Locandiera fait partie des pièces les plus jouées dans le monde, elle se donne actuellement au Théâtre La Boussole, dans une mise en scène populaire de Vincent Caire. Il a accepté de répondre à nos questions sur cette oeuvre résolument en avance sur son temps

Goldoni est souvent perçu comme un précurseur, voyez vous la Locandiera comme une pièce moderne ?

Goldoni est effectivement un grand précurseur dans le sens où il a totalement réformé les codes du théâtre italien, en retirant peu à peu les masques aux comédiens et en privilégiant le texte.
Quant à La Locandiera, elle est effectivement d’une incroyable modernité. C’est une pièce qui traite d’une femme célibataire, indépendante, qui s’assume entièrement toute seule et qui traite d’égal à égal avec ses homologues masculins, quel que soit leur rang social. Ce type de personnage féminin n’existe nulle part ailleurs dans le théâtre classique. C’est quasiment l’archétype de la jeune trentenaire d’aujourd’hui !
C’est d’autant plus étonnant de trouver ce personnage dans le théâtre de Goldoni, qu’il écrit, en préambule à sa pièce, un avis au lecteur tout à fait misogyne, qui fait passer toutes les femmes pour de viles séductrices dont il faut se méfier à tout prix.

Quel volet de la pièce avez voulu mettre en avant ? Le féminisme ?

Mirandoline est au centre de cette pièce. Sa volonté d’être à tout prix indépendante, sa soif de liberté dans un monde qui ne lui laisse d’autre choix que celui d’épouser l’homme à qui son père l’a destinée mettent tout naturellement en avant le côté féministe de ce personnage et donc de cette pièce. C’est un personnage qui pourrait apparaître comme cruel, car elle se joue de tous les hommes, mais a-t-elle le choix?
Elle est entourée de personnages égocentriques, brillamment croqués par Goldoni: le noble parvenu, l’avare désargenté et le chevalier misogyne, qui trouve qu’une femme « vaut cent fois moins qu’un bon chien de chasse ». Dans son écriture, Goldoni ne fait pas dans la dentelle avec ces personnages. Leurs traits, leurs caractères, leurs répliques sont volontairement caricaturaux. Ce qui leur confère une puissance comique incroyable. Nous avons souligné ces traits de caractère avec les comédiens, afin qu’on entende au mieux l’aspect comique de ces personnages.

Quel est le sens de monter une pièce en costumes d’époque en 2014 ?

Dans cette pièce plus que dans d’autres, le rang social revêt une valeur primordiale. Le propos de la pièce est universel et ultra moderne, mais dans son expression, la différence des rangs devait à mon sens être marquée. J’aurais pu transformer Mirandoline en gérante d’un hôtel de luxe et les personnages masculins en hommes d’affaires, en stars ou en politiciens.
J’imagine que certains ont déjà fait ce type d’adaptation avec cette pièce, et cela peut tout à fait fonctionner. Mais il m’a semblé que pour servir l’universalité de ce propos, mieux valait le traiter en respectant les codes de l’époque plutôt qu’en allant vers un traitement visuellement plus contemporain qui risquait de détourner le propos en l’amenant vers quelque chose de finalement plus anecdotique.
J’ai la sensation que l’utilisation de costumes d’époque permet justement de se dire: « c’est dingue. Cette pièce se passe au 18ème siècle et les problématiques d’aujourd’hui sont identiques! »

Parlez moi de la compagnie les nomadesques : quel est votre cœur de métier, quel théâtre voulez vous défendre ?

Cette compagnie, existe depuis 2002. Nous sommes 6 comédiens et comédiennes à l’avoir formée, en sortant de l’école du Studio-théâtre d’Asnières, qui est aujourd’hui une école nationale. Au départ, l’idée est simplement née d’une envie de nous retrouver, de créer ensemble. ça a commencé par l’île des Esclaves de Marivaux que nous avons fini par jouer plus d’une centaine de fois.
Nous faisions tout, des costumes aux décors, en passant par l’administratif ! Aujourd’hui, nous sommes un groupe restreint à prendre les décisions, mais nous avons une administratrice, une costumières, une chargée de diffusion, des éclairagistes, des décorateurs, etc…
Nous avons à notre actif une douzaine de spectacles, dans tous les styles, de « Auschwitz et après » d’après Charlotte Delbo à « la Locandiera », de Goldoni en passant par « Mort accidentelle d’un anarchiste » de Dario Fo. En ce moment, nous avons 4 spectacles en même temps à Paris!
« La locandiera », donc, mais aussi « le loup est revenu » et « Le chat botté », deux spectacles pour enfants qui connaissent un vif succès à l’Alhambra et un seul en scène au théâtre La cible: « Vincent Caire, Seul enseigne »! Nous allons également monter en janvier « Le Mariage de Figaro » au Théâtre Le Ranelagh à Paris.

La Cie a beaucoup évolué au fil des ans, au gré de nos rencontres et elle compte une quinzaine de comédiens et comédiennes qui interviennent au gré des spectacles.
Notre envie première aujourd’hui est de faire un théâtre résolument populaire et familial, avec des textes forts, comiques ou non, et qui ne soit pas coupé de son public.Pour que le théâtre ne soit pas une forme abstraite et lointaine, mais un lieu d’échange et de partage.

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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