Théâtre
[Interview] Nethanel Cohen Solal « il y a une définition théorique je crois du jeune metteur en scène »

[Interview] Nethanel Cohen Solal « il y a une définition théorique je crois du jeune metteur en scène »

30 juin 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Dans quelques jours, la Compagnie La Séance, en collaboration avec l’association Beit Ham – Beit Esther présentera « Inventaires » de Philippe Minyana. L’occasion pour nous de rencontrer Nethanel Cohen Solal, metteur en scène à suivre.

Pourquoi Inventaires ? Ce texte est d’une aridité folle, cela semble audacieux.

L’audace n’est pas à mettre à mon compte, mais plutôt au compte des deux actrices qui m’ont proposé le texte au départ. Sandra Jeanclos et Valérie Melloul m’ont proposé de les mettre en scène dans ce texte, dont elles avaient déjà travaillé des extraits lors du cours de théâtre où elles se sont rencontrées il y a une vingtaine d’année.

Au départ, j’avoue que ce texte m’a fait un peu peur, comme apparemment à vous il a fait peur, et j’ai eu beaucoup de mal à rentrer dedans. Ce n’est qu’après la lecture qu’on en a faite avec les trois actrices que j’ai compris que derrière ce texte, il y avait autre chose que simplement la logorrhée verbale interminable de trois femmes.

Et quand j’ai vu cette autre chose, j’ai essayé d’aller la chercher un peu : j’ai lu et relu le texte plusieurs fois, évidemment. Puis j’ai été cherché dans une autre profession, dans un autre cadre comment voir cette pièce. J’ai sollicité quatre psychologues car je voulais qu’ils « analysent » les personnages, qu’ils me donnent leur vision des personnages, qu’ils me fassent leur portrait « psy » afin de débroussailler un peu tout ça. Et il s’avère qu’à travers cette loupe-là, j’y ai trouvé encore d’autres choses, des choses plus ou moins intéressantes, mais en tout cas différentes. J’ai utilisé tout ce matériau et cela m’a permis de casser la structure initiale du texte avec ses monologues successifs, et de mettre à la place une structure, on va dire, plus théâtrale, plus dans le jeu et dans les intentions à mettre en valeur à l’intérieur de ces longues logorrhées.

Qui sont vos modèles de mises en scène ?

C’est une question difficile. Alors que je travaillais sur la pièce, j’étais en parallèle en Licence 3 Théâtre à Paris VIII, et cela m’a fait beaucoup évoluer, dans ma mise en scène et mon travail. Ce qui est normal d’ailleurs.

Au départ, j’étais parti dans l’idée de ce travail qu’a fait Ariane Mnouchkine pendant longtemps sur la question de la répartition du public : comment intégrer le public à l’intérieur de la scène, à l’intérieur du spectacle. Je trouvais ça intéressant. Et je me suis beaucoup inspiré de son travail.

Et puis il y a un autre metteur en scène aussi sur lequel je me suis basé, lorsque j’ai réfléchi du coup moins à la mise en scène, et plus aux personnages et au travail autour des personnages, c’est Eric Lacascade. Sa a mise en scène d’Oncle Vania m’a beaucoup marqué. Il y avait une sorte de nudité de plateau apparente. C’est quelque chose qui m’a tenté. Je crois que j’ai essayé d’amener les deux : Oncle Vania de Lacascade et les mises en scène complètement rocambolesques de Mnouchkine. Ce qui m’intéresse c’est lorsque les choses se jouent sur plusieurs terrains, plusieurs endroits, qu’il y ait un coté ultra réaliste d’une part et en même temps ultra théâtral.

Et puis, ce que j’ai fait durant mon année universitaire aussi m’a fait évoluer. Mes professeurs en particulier m’ont fait évoluer. Je pense à Georges Gagneré, ou encore à Claude Buchwald qui m’ont énormément appris ; par exemple sur la question de l’utilisation de l’écran, comment utiliser l’outil écran sur la scène de théâtre.

Enfin, « Inventaires », c’est une pièce un peu particulière. Je ne sais pas si je peux m’arrêter simplement sur des modèles de théâtre puisque j’ai aussi essayé de reproduire une émission de télé. Je me suis aussi inspiré de modèle télévisuel. Et même si la pièce se passe dans les années 80, j’ai puisé dans mes souvenirs télé des années 90. Et donc je citerais pêle-mêle l’émission « Y’a que la vérité qui compte » et les émissions de Sophie Davant de l’époque. Ces émissions m’ont beaucoup marqué par leur coté simpliste, et cela pouvait se rattacher justement à cette pièce.

« Jeune » metteur en scène, cela veut-il dire quelque chose ?

Oui cela veut obligatoirement dire quelque chose à partir du moment où il y a une définition théorique je crois du jeune metteur en scène : moins de cinq mise en scène, moins de trente ans. Alors je rentre effectivement dans cette catégorie, puisque « Inventaires » est ma troisième mise en scène et que j’ai 25 ans. Mais cela veut peut-être aussi dire une capacité à se défaire des a priori, et à croire que l’on peut faire des choses qui semblent absolument irréalistes. Je crois que c’est en allant chercher là où on est sûr qu’on ne peut rien faire, qu’on parvient en réalité à faire des choses. Au début, je voulais monter cette pièce de théâtre à l’intérieur d’un studio télé. Alors bon évidemment je n’avais pas les fonds nécessaires pour avoir un studio télé, c’était absolument impensable vu les moyens que j’avais, mais cette idée a fait son chemin et cela m’a permis de récréer une ambiance de plateau télé sur le plateau de théâtre.

Mais, plus que « jeune » metteur en scène, je reprendrais un terme que vous avez utilisé tout à l’heure, j’espère être un metteur en scène audacieux, plutôt que jeune dans l’esprit.

Pour ce travail vous avez choisi une très belle dramaturgie, racontez moi vos étapes de recherche. Qu’est-ce qui vous a poussé à intégrer cet univers très réaliste de plateau TV ?

Alors j’en ai déjà un peu parlé, pourquoi j’ai voulu recréer un univers de plateau télé ? Cela peut paraître antithétique avec le travail que j’ai cherché à faire, mais en réalité j’ai voulu que ce soit le plus réaliste possible, pour que ce soit le plus irréel possible. Cette pièce m’a donné envie de jouer sur les notions de réalité et de réel. C’est une situation compliquée : il s’agit d’une une émission de télé qui est censée raconter l’histoire vraie de personnes qui n’ont jamais existées, et qui sont racontées par 3 comédiennes qui ont appris leur texte par cœur et qui savent exactement ce qu’elles doivent faire sur scène. Evidemment cela ne fait pas une vraie émission de télé, c’est moins vrai que lorsqu’on regarde de vrais gens à la télé. Il y a une sorte de micmac comme ça à l’intérieur de cette pièce de théâtre qui me plaisait et j’ai eu envie de travailler là-dessus. Comment rendre le réel et l’irréel en même temps ? Par exemple, j’ai fait le choix d’avoir des techniciens, dont c’est le métier de faire de la technique, qui sont sur scène et qui donc jouent des techniciens. Je voulais qu’il y ait un mélange. Un autre exemple, les noms sont mélangés entre actrices et personnages ; il y a des personnages qui ont des noms d’actrices, et il y a des personnages qui ont leur propre nom. Au début de la pièce, ce sont les actrices qui préparent le plateau, et elles s’appellent par leur prénom réel, puis quand elles reviennent sur scène, elles sont des actrices qui jouent les personnages de la pièce. Qu’est-ce qui est réel ? Qu’est-ce que qui ne l’est pas ? Ça c’est la 1ère chose que j’avais envie de faire.

La 2ème chose sur laquelle j’avais très envie de travailler, c’était la question du « petit écran ». On entend souvent que le petit écran va tout remplacer, tout détruire, que plus personne ne va aller au théâtre, etc. Je crois, et j’espère que j’ai réussi, que je voulais montrer que l’écran était inutile en fait. Je trouvais intéressant de mettre des écrans, pour montrer que personne n’allait les regarder, d’apporter tout ce travail technique pour qu’au final les spectateurs ne regardent pas l’écran, mais regardent les personnes sur scène. Pour bien montrer justement cette différence entre ce que nous montre la télé, qui en fait est ultra lointain, et ce que peuvent nous montrer trois femmes irréelles qui racontent des histoires, trois actrices qui jouent. Et finalement que c’est beaucoup plus intéressant trois femmes sur une scène que sur des écrans télé.

La 3ème chose sur laquelle on a travaillé, c’est la place du public, comment intégrer le public. Car il y a en fait deux publics : celui qui joue et celui qui regarde. Il y a un public qui fait partie de la scène, puisqu’en fait c’est le public du plateau télé, et au-dessus, il y a un autre public qui regarde ce public qui regarde. Tout mon travail tourne autour de ces questions : qu’est-ce qu’on regarde, qui est-ce qui nous regarde, est-ce qu’on est dans le jeu ou pas, est-ce qu’on est dans une émission de télé, est-ce qu’on est en train de regarder une émission de télé ou une pièce de théâtre, est-ce qu’on regarde l’écran ou la scène, etc.

Voilà un peu les 3 aspects essentiels autour desquels j’ai essayé de travailler cette mise en scène.

La Compagnie La Séance, en collaboration avec l’association Beit Ham – Beit Esther présente :

« Inventaires » de Philippe Minyana

Trois objets … trois femmes !
Car au jeu télévisé « Inventaires », il faut apporter son objet fétiche, celui qui symbolise les grandes étapes de sa vie !
Candidates du célèbre show TV, Jacqueline, Angèle et Barbara viennent déballer leur vie, nous livrent leurs souvenirs et racontent leurs joies, leurs peines, leur objet sous le regard d’Eve, l’animatrice vedette.
Sous l’effet des projecteurs, elles se révèlent, simplement, à la fois drôles et émouvantes.
Trois destins de femme « normales » à découvrir dans ce « marathon » de la parole !

Les mercredi 1er juillet, jeudi 2 juillet et samedi 4 juillet à 20h30

Au Bouffon Théâtre, 28 rue de Meaux 75019 Paris

Mise en scène : Nethanel Cohen-Solal
Avec : Lucile Cartier, Isabelle Cinçon, Sandra Jeanclos et Valérie Melloul
Techniciens : Paul Frère, Ariel Koseleff, Stéphane Schreiner
Lumière : Amélie Mao

Tarif : 20€ / 15€ en prévente
Tarif réduit (-18 ans, étudiant, chômeur) : 10€ / 8 € en prévente
Tarif soutien Beit Ham-Beit Esther : 50 €
Tarif partenariat Beit Ham–Beit Esther : 100 €
(un reçu CERFA est délivré pour les tarifs de soutien / partenariat)

Réservations: http://beit-ham-beit-esther.association-club.mygaloo.fr/PageAssociation-ListeEvenements/
06 99 16 96 33

Visuel : ©DR

Infos pratiques

Association notoire
Lavoir moderne parisien
bouffon_theatre

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