Théâtre
[Interview] Jean-Luc Raharimanana : avoir « une vision large de l’humain »

[Interview] Jean-Luc Raharimanana : avoir « une vision large de l’humain »

13 octobre 2014 | PAR Geoffrey Nabavian

Aux Francophonies en Limousin, il présentait Rano rano (lisez notre critique). Un très beau spectacle. Où il disait le texte qu’il avait écrit, d’après des témoignages de malgaches ayant vécu l’insurrection de 1947, très durement réprimée par l’armée française. Son but : transmettre ces récits de mémoires anciennes à de nouvelles consciences. Rencontre.

Jean Luc RaharimananaComment un tel texte s’est-il écrit ? et pourquoi avez-vous décidé de le dire vous-même ?

Jean-Luc Raharimanana : Sa genèse remonte à trois quatre ans. Le thème avait déjà nourri mon roman Nour, 1947 [publié en 2001], puis un texte plus court, Madagascar 1947. Adapté au théâtre par Thierry Bedard en 2008, sous le titre 47. Une volonté de censure s’est manifestée à l’encontre de ce spectacle [suite à une demande de l’une des branches du Ministère français des Affaires étrangères, le spectacle, créé à Madagascar, n’a pas été retenu pour être présenté dans les centres culturels français de l’océan Indien et de l’Afrique australe]. J’ai voulu trouver un moyen de répondre à cette agitation. Cette démarche a débuté avec l’exposition « Portraits d’insurgés », en 2011. Dont le but était de montrer des vies de rien, pour aller au-delà des polémiques. Par l’intermédiaire de photos de personnes, âgées maintenant, ayant vécu les événements de 1947. Pierrot Men prenait les photos. Moi, pendant la séance de pose, j’enregistrais les paroles de ses « modèles ». Au fur et à mesure des rencontres, j’ai commencé à réfléchir, puis à écrire. Sur les questions de haine, de mémoire, de pardon. Et dans leurs récits, le cri « Rano rano » [à prononcer « Ran’ ran’ »] revenait tout le temps. Son pouvoir supposé était de transformer les balles en eau. En fait, ils savaient, à l’époque, que ça ne marcherait pas. C’était un prétexte, pour se convaincre que leur action était légitime. Et avoir la force de se battre. Quant à la question de l’interprétation, les personnes que j’enregistrais m’ont dit que c’était à moi de passer ce récit aux autres. Puisqu’eux me l’avaient raconté. La transmission devait continuer.

Avez-vous calé votre parole selon un rythme précis, avec Tao Ravao ? [musicien malgache qui accompagne Jean-Luc Raharimanana sur scène]

Jean-Luc Raharimanana : Tao est arrivé avec des morceaux déjà créés – sur son dernier disque, j’ai écris les textes de quatre des titres – et a composé le reste de la bande son au cours des répétitions. Certains moments musicaux sont calés, d’autres relèvent presque de l’improvisation. Dans ce qu’on a prévu, à certains moments, c’est moi qui mène. Lorsque le verbe ne peut sortir sans la danse, par exemple. Je mène car la voix doit forcément contenir la fatigue de la danse. Mais pour ce qui est des images, la première note doit absolument tomber lorsque l’image apparaît. J’attends donc Tao.

Votre stature très droite, tout d’une pièce, relève-t-elle d’un choix de votre part, ou d’une idée de Thierry Bedard ? [regard extérieur sur le spectacle, et metteur en scène par ailleurs]

Jean-Luc Raharimanana : D’une décision de ma part. Nous avons fait quatre pièces avec Thierry, je lui demande de me conseiller, car j’aime sa manière de diriger les corps. De voir comment un corps bouge, ou ne bouge pas. Ici, je m’étais dit que je devais d’abord être debout. Pour m’accrocher à l’idée de dignité. Et d’autre part, j’estimais que je ne pouvais pas interpréter. Donc pas me mouvoir comme dans une pièce de théâtre normale.

Au début, vous posez des questions oratoires : « tu me demandes quelle est mon origine ?… » A cet endroit, parlez-vous en votre nom propre ?

Jean-Luc Raharimanana : Oui. Il s’agit de mes réflexions. Je pose la question des temps actuels, et de l’histoire que je raconte. Qu’en faire ? Et actuellement, ça signifie quoi, de venir de ce pays ? Ces questions rendent nécessaire la convocation du passé. Je le précise clairement : « Je suis né dans le trouble des hommes qui n’ont pas su s’entendre ». Malgaches et colons ne s’écoutaient plus. Aujourd’hui, l’erreur ne doit pas se reproduire. Ces vieux dont les photos apparaissent, qui vivent dans la campagne, ont beaucoup de culture, et ils ont beaucoup réfléchi à la colonisation et au pardon. Ils ont une vision large de l’humain. Ils m’ont donné à réfléchir à mon tour.

Les portraits photographiques, qui défilent, sont-ils ceux de personnes qui ont toutes vécu les événements de 1947 ?

Jean-Luc Raharimanana : Les visages les plus âgés sont ceux de personnes qui ont vécu ces événements. Les autres photos ont été prises plus tard. Nous avons également réfléchi en termes de montage : pour parler, par exemple, du corps qui se dégrade, nous ne devions pas tomber dans l’indécence. C’est pour cette raison que des plans rapprochés, suivis de travellings arrière, interviennent. Ainsi la perception change. En fait, Pierrot Men, grâce à son regard, avait écrit ce passage-là, sans le savoir.

Habitez-vous à Madagascar ?

Jean-Luc Raharimanana : Je vis en France. Mes parents sont là-bas. J’essaye que mes créations commencent par être présentées à Madagascar. Et la maturation finale des projets se fait là-bas. Car je n’ai pas envie d’arriver avec un travail qui ne changera plus.

Propos recueillis par Geoffrey Nabavian.

Visuel : © Christophe Péan

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Geoffrey Nabavian
Parallèlement à ses études littéraires : prépa Lettres (hypokhâgne et khâgne) / Master 2 de Littératures françaises à Paris IV-Sorbonne, avec Mention Bien, Geoffrey Nabavian a suivi des formations dans la culture et l’art. Quatre ans de formation de comédien (Conservatoires, Cours Florent, stages avec Célie Pauthe, François Verret, Stanislas Nordey, Sandrine Lanno) ; stage avec Geneviève Dichamp et le Théâtre A. Dumas de Saint-Germain (rédacteur, aide programmation et relations extérieures) ; stage avec la compagnie théâtrale Ultima Chamada (Paris) : assistant mise en scène (Pour un oui ou pour un non, création 2013), chargé de communication et de production internationale. Il a rédigé deux mémoires, l'un sur la violence des spectacles à succès lors des Festivals d'Avignon 2010 à 2012, l'autre sur les adaptations anti-cinématographiques de textes littéraires français tournées par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub. Il écrit désormais comme journaliste sur le théâtre contemporain et le cinéma, avec un goût pour faire découvrir des artistes moins connus du grand public. A ce titre, il couvre les festivals de Cannes, d'Avignon, et aussi l'Etrange Festival, les Francophonies en Limousin, l'Arras Film Festival. CONTACT : [email protected] / https://twitter.com/geoffreynabavia

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