Théâtre

[Interview] Hans Kesting : « Je cherche toujours l’humanité du personnage que je joue »

[Interview] Hans Kesting : « Je cherche toujours l’humanité du personnage que je joue »

15 octobre 2016 | PAR Christophe Candoni

Acteur phare du Toneelgroep Amsterdam, l’éclatante troupe que dirige Ivo van Hove aux Pays-Bas, Hans Kesting joue Maximilien Aue, officier imaginaire de la SS et protagoniste tourmenté des Bienveillantes de Jonathan Littell dans une adaptation de Guy Cassiers montrée au Nouveau Théâtre de Montreuil avec la MC 93. En novembre, il endossera à nouveau le costume de Gail Wynand, grand magnat de presse de The Fountainhead, autre roman polémique porté à la scène et repris à l’Odéon. De ces personnages habités par le mal, il révèle une bouleversante part d’humanité.

Dans quel état d’esprit aborde-t-on Les Bienveillantes ?

Je n’avais pas lu le roman de Jonathan Littell avant que Guy Cassiers ne me propose de le jouer. J’étais évidemment impressionné par son volume (1000 pages) et par son sujet complexe. C’est une grosse responsabilité à endosser. Pour me documenter, j’ai vu Shoah de Claude Lanzmann. Mais, je ne voulais pas donner une leçon d’histoire. L’adaptation se concentre sur l’organisation du système nazi et l’engrenage de Maximilien. J’avais peur qu’elle ne soit qu’une réduction, une simplification du contenu du livre. Il me manquait l’histoire privée du personnage, ses relations familiales, ses fantasmagories, sa sexualité non assumée, autant d’éléments très importants mais peu présents dans le spectacle. Ce sont des choix.

Qu’est-ce qui vous intrigue dans le rôle de Maximilien Aue ?

Je suis fasciné par son ambiguïté. Rien chez lui ne m’empêche de l’interpréter et de lui ouvrir mon imaginaire. Tout me stimule au contraire. Il est épris de radicalité et d’absolutisme dans un temps où le monde bascule. Il se laisse entraîner, utiliser, parce qu’il veut participer à ce changement. Peut-être, je pense, que son action est motivée par un désir d’idéal.

Dans le monologue initial, il prétend être un homme comme tout le monde ; l’est-il à vos yeux ?

Dans notre adaptation : oui. Pas dans le livre où il m’apparaît davantage comme un psychopathe ! Sur scène, vous voyez un homme banal. Je ne voulais pas l’apprivoiser comme un bourreau de la SS, un homme volontairement belliqueux, exterminateur, assoiffé de violence. Ce serait juste atroce, pas intéressant.

Quand vous interprétez le jeune roi démoniaque Richard III, la tyrannie domestique d’un Harpagon très éloigné du comique de caractère, le magnat de presse de Fountainhead, le mal habite tous vos personnages ?

Oui. Il y a aussi l’avocat véreux dans Angels in America de Tony Kushner. C’est une constante. Je ne le décide pas. Plus qu’un être mauvais, un despote, un meurtrier, je joue un être humain dans toute sa complexité. Alors, se dégage une part d’humanité enfouie. Cela ne s’explique pas. Cela s’impose même naturellement ! Parce que c’est moi l’interprète. Forcément, je connais le mal, la perversité. Ce sentiment est en moi mais je peux aussi être bon alors je mets tout ce que j’ai et tout ce que je suis dans mes rôles. Dans Les Bienveillantes, j’essaie de montrer au public la douleur qui s’exerce sur le personnage au moment même où il doit accomplir des actions horribles. Cela crée de la confusion et de l’émotion, cela touche les gens. Je ne le condamne pas, je cherche même à le défendre.

Le dispositif scénique à la fois sobre et éloquent que propose Cassiers est-il un bon soutien pour cela ?

J’étais inquiet que l’image projetée prenne trop de place et soit redondante par rapport à ce que je joue. Comme je ne la vois pas en scène, elle ne m’aide ni ne me perturbe. Mais je sais finalement que Guy Cassiers va dans le même sens que moi. Heureusement, il ne montre pas trop. Il laisse visualiser avec les mots des comédiens.

Vous travaillez pour la première fois avec ce metteur en scène. En revanche, vous entretenez un formidable compagnonnage artistique avec Ivo van Hove.

Quand Ivo m’a proposé de rejoindre sa troupe pour jouer Othello, j’avais quitté le théâtre pour travailler deux ans à la télévision. Ce n’était pas mon monde et je n’y avais pas beaucoup de succès. Je doutais de mes talents de comédien. Il m’a redonné la confiance et l’estime qui me manquaient. J’ai beaucoup aimé travailler avec Thomas Ostermeier, je vais bientôt interpréter Solness sous la direction de Simon Stone, Katie Mitchell me donne envie, bien que son travail semble s’intéresser davantage à la technique qu’au jeu. Mais Ivo, c’est un grand metteur en scène et une évidence pour moi. Il me connaît très bien. On a besoin de peu de mots pour parvenir à réaliser ce que nous souhaitons faire. Il y a une concordance absolue dans le travail que nous menons. On essaie toujours ensemble d’aller jusqu’à l’abysse du texte. Il ne prend jamais de décisions « polies » sur les situations et les personnages, il les explore jusqu’à l’os, jusqu’au squelette. Il est aussi très attentif aux climats, aux émotions, à créer des moments vrais, les plus purs possibles. J’aime cela. Je rêve de jouer un texte de Thomas Bernhard sous sa direction mais ce n’est pas son style. Je suis prêt à me jeter dans tout ce qu’il me propose.

Quel regard portez-vous sur sa soudaine hypercélébrité française ?

C’est bien mérité ! Je ne connais personne dont l’existence soit aussi dévouée au théâtre. Avec Jan Versweyveld – car c’est un couple indissociable à mes yeux – il travaille tout le temps, partout. A New York, Montréal, en Europe… J’ai été étonné et content quand j’ai vu Les Damnés, parce que je constatais à quel point il a réussi à trouver son style de jeu très sensible, charnel, presque sexuel, avec des comédiens qui ne lui étaient pas familiers.

Le travail en troupe est peu répandu en France, comment vivez-vous ce cadre de création ?

Je réalise que nous vivons un privilège tant les troupes ont disparu partout à l’exception de l’Allemagne. Les comédiens se connaissent et s’apprécient, alors ils travaillent plus efficacement ensemble. Il y a bien des moments où l’énergie est moins présente. Celle-ci est régénérée par l’arrivée d’une nouvelle production, d’un nouveau comédien, à l’occasion d’une tournée. On ne sent pas l’essoufflement, l’usure. Je crois beaucoup en ce système à la condition d’avoir à sa tête un vrai leader artistique comme Ivo van Hove qui nous stimule pour toujours aller de l’avant.

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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