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Huis clos au Théâtre du Temps

Huis clos au Théâtre du Temps

Isabelle Erhart, en metteur en scène et comédienne, se risque avec brio au Huis Clos de Jean-Paul Sartre. Si la pièce a fait l’objet de maintes mises en scène, dont celle de 2011 au Théâtre du Nord-Ouest par Serge Dekramer, elle s’invite au Théâtre du Temps dans une version intimiste, imposant avec pertinence la philosophie sartrienne.

 

Un à un les personnages s’engouffrent dans une salle assombrie où trônent trois fauteuils et un bronze à l’apparence d’un Giacometti. Une étrange lumière se mêle à la rusticité d’une pièce où paradoxalement le vide s’emplit d’un air chargé. Garcin, journaliste, Inès, employée des Postes et Estelle, riche mondaine, n’ont rien en commun et pourtant les voilà réunis en un lieu dont ils découvrent bien vite la nature : l’enfer. S’ils tentent d’abord de faire bonne figure, la pression de l’autre n’attend pas pour s’exercer, les conduisant inévitablement à se dévoiler les uns aux autres. En l’absence de miroir, la beauté d’Estelle est toute dépendante du regard d’autrui. Si Garcin et Estelle se laissent aller à quelques amourettes, ils ne peuvent s’extraire du regard qu’une troisième personne pose avec perversion. Les personnages n’existent plus que par ceux qui les entourent, n’ont de consistance qu’aux yeux de leur voisin, tiraillés successivement entre un besoin et un rejet de l’autre. L’enfer n’est plus le lieu de tortures physiques, mais celui d’une tourmente cérébrale, le jugement des autres est implacable.

C’est avec une grande justesse qu’Isabelle Erhart met en scène l’une des plus célèbres pièces de Jean-Paul Sartre. L’étroitesse de la salle répond aux exigences mêmes d’un huis clos, où les personnages pris au piège emportent le spectateur dans leur confinement, se sentant lui-même tour à tour surveillé, épié par son voisin. Oppressé par l’autre, l’individu reste tout autant engoncé dans ses habitudes : « l’enfer c’est les autres » déclamera Garcin, mais spécialement parce que eux sont ceux qui nous conduisent à nous regarder nous-mêmes. C’est toutefois une note d’espoir qui ponctue l’atmosphère, laissant croire à une possible liberté. Le jeu imprévisible des acteurs, les brusques mouvements de colère de Garcin, révèlent ainsi toute la philosophie sartrienne où l’homme est seul maître de ses actes.

Les comédiens déambulent au sein d’un espace confiné, sans issue et dévoilent avec une grande maîtrise leurs pires défauts, nous apparaissant tous plus irritants les uns que les autres. Jouant d’allers-retours, ils s’avancent puis reculent frénétiquement. Isabelle Erhart  exploite avec talent la configuration du lieu où l’espace théâtral participe plus que jamais au propos même de la pièce, contraignant les individus à un enfermement tout autant cérébral que physique. C’est  à l’intérieur même de ce huis clos que nous sommes invités.

 

Crédit photo : © visuels officiels du Théâtre du Temps

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DIANE ZORZI DU MAGAZINE DES ENCHÈRES

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