Théâtre

Hilarantes Fourberies de Scapin de Molière à la Comédie Francaise dans une mise en scène inspirée de Denis Podalydès.

Hilarantes Fourberies de Scapin de Molière à la Comédie Francaise dans une mise en scène inspirée de Denis Podalydès.

28 septembre 2017 | PAR David Rofé-Sarfati

Denis Podalydès  revient en tant que metteur en scène à la Comédie Française, Salle Richelieu avec Les Fourberies de Scapin. Il prouve une fois de plus qu’il est un créateur libre et éclairé. La mise en scène vive tricote avec la troupe, les décors d’Eric Ruf et les costumes de Christian Lacroix un ouvrage inoubliable.

Le décor imaginé par Eric Ruf consiste en un chevauchement d’une forme de radoub, d’un quai de port et d’une plage balayée par les eaux sales du port. L’histoire s’ancre ainsi dans un quotidien proche de nous. Le plateau est resserré car les mésaventures des personnages se veulent drôles, pitoyables, anecdotiques au regard du décor magnifiquement peint et qui figure hors champ la course du monde. L’intrigue est connue; à Naples face à deux pères autoritaires, deux fils, Octave et Léandre aiment hors le privilège des pères à accepter les unions de leur fils. Octave s’est marié en secret à Hyacinte, jeune fille pauvre. Léandre est tombé amoureux d’une Égyptienne, Zerbinette. Leurs amours refusées par les pères, les fils désemparés s’en remettent au rusé Scapin. L’intrigue est conventionnelle, l’univers petit-bourgeois. Seul Scapin transgresse et s’il transgresse il opère par une liberté de parole qui constitue déjà le lieu de l’effet comique. La scène imaginée par Podalydés où Scapin presque nu se présente devant Hyacinte, qui, pour mieux l’observer lève son voile, pose le credo  d’un Scapin en charge de ce qui se voit et de ce qui ne se voit pas. Si l’imaginaire et les contingences sont hors champ et si chaque protagoniste se consacre à son ego trip et à son projet bourgeois, Scapin, et c’est une des nombreuses brillances de la mise en scène incarne ce qui fera ouverture et rupture..

La pièce ne fut pas une commande du roi. Elle est par la volonté d’un Molière plus affranchi une pièce de troupe. Denis Podalydès réussit le meilleur casting. Benjamin Lavernhe est un Scapin natif. Il est vif et drôle; il saisit la salle et joue avec elle, lui le fourbe maître du visible et du dissimulé,. Cette complicité garantit notre jubilation. Nous sommes la dernière strate comique de l’édifice dramatique et le ciment de la construction théâtrale où Lavernhe joue Scapin qui joue le fourbe.

Didier Sandre (Geronte) est absolument méconnaissable. Il joue un Géronte sale, grincheux, grimaçant dans une partition italienne tellement efficace que le public, à la façon d’une pièce de boulevard applaudit à la fin de la scène sensationnelle, riche d’un évanouissement hilarant, fameuse de la tirade Que diable allait-il faire dans cette galère? Il signe une interprétation inoubliable. Adeline d’Hermy, Zerbinette, dans la lignée de Coraly Zahonero (Mafanwy Price dans La Mer de Bond en 2016) est hilarante jusqu’au fou rire lorsqu’elle raconte sans savoir qu’elle s’adresse à Géronte la duperie dont celui ci est victime. Le public applaudit a tout rompre à la fin de sa tirade. Gilles David est un Argante inouï. Il défend avec son immense talent un personnage difficile car aussi caractériel que fragile, aussi suspicieux que naïf.  Bakary Sangaré, Pauline Clément, Julien Frison et Gaël Kamilindi finissent de constituer certainement un des plus belles distributions de la pièce.

Denis Podalydès est un metteur en scène libre, savant et lettré. 

La pièce ne lui échappe pas dans ce qu’elle est aussi une pièce psychologique invasive. Podalydès met en scène le noyau caché de l’intrigue qui est la question toujours actuelle du père.Il est plus aisé de trouver une femme que de trouver un père, raconte la pièce. Géronte et Argante penchent lentement, avec finesse, à devenir des pères à la rencontre de leurs enfants.

La pièce ne lui échappe pas aussi dans ce qu’elle est une pièce féroce et mystérieuse. Sa mise en scène restitue la cruauté, parfois le sadisme entre les personnages, l’égoïsme des ambitions personnelles et la fatalité des destins. Escamotée par la fantaisie comique de Scapin pointe la violence des rapports humains et de la solitudes des âmes. Nous quitterons un Scapin qui agonise et dont les exploits sont peut être ceux d’un kamikaze mélancolique.

La pièce ne lui échappe pas surtout dans ce qu’elle est une farce comique, un splendide divertissement. Les fourberies de Podalydès est un moment unique de rire en famille.

 

Avec  Bakary Sangaré, Gilles David, Adeline d’Hermy, Benjamin Lavernhe, Claire de La Rüe du Can*, Didier Sandre, Pauline Clément*, Julien Frison, Gaël Kamilindi
Et les comédiennes de l’Académie : Maïka Louakairim et Aude Rouannet
* en alternance
Représentations (en alternance) du 20 septembre 2017 au 11 février 2018
Salle Richelieu
Matinée 14h, soirée 20h30

Mise en scène : Denis Podalydès
Scénographie : Éric Ruf
Costumes : Christian Lacroix
Lumières : Stéphanie Daniel
Son : Bernard Valléry
Maquillages : Véronique Soulier-Nguyen
Collaboration artistique et chorégraphique : Leslie Menu
Assistanat à la mise en scène : Alison Hornus
Assistanat à la scénographie : Dominique Schmitt

Crédits Photos © Christophe Raynaud de Lage/Comédie-Française

ENVIRON 1H45 (SANS ENTRACTE)

 

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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