Théâtre

« Habrás de ir a la guerra que empieza hoy » : échec ou fin de transmission ?

« Habrás de ir a la guerra que empieza hoy » : échec ou fin de transmission ?

07 mai 2017 | PAR Simon Gerard

Proposé au Théâtre de la Ville – Les Abbesses dans le cadre du Festival Chantiers d’Europe, Habrás de ir a la guerra que empieza hoy est un objet théâtral à l’objectif assez clair et louable : transmettre au public le témoignage de Giordano Lareo, exilé espagnol ayant fui la Guerre Civile pour devenir malgré lui une figure majeure du cercle des origamistes argentins. Mais en pratique, la mise en scène de Pablo Fidalgo Lareo autant que la forme du monologue interprété par Cláudio da Silva mettent à mal la réalisation de cette mission.

Que le metteur en scène introduise dans un discours initial les circonstances dans lesquelles il a découvert l’histoire atypique et ambiguë de son grand-oncle est une bonne idée en soi. Elle indique que l’« extinction de l’expérience humaine » — pointée dès les années 1940 par Walter Benjamin — est une maladie moderne qui peut se soigner. À Giorgio Agamben qui déplore, dans Enfance et histoire, le fait que « l’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements […] sans qu’aucun d’eux ne soit mué en expérience », nous pouvons répondre : quoi de mieux que le théâtre pour encadrer la transmission de l’expérience ? La scène est le catalyseur des témoignages de tout un chacun, que le public n’a plus qu’à cueillir avec bienveillance pour en tirer une nouvelle émotion, un nouvel enseignement. La volonté de transmettre est une tendance théâtrale que l’on ne peut qu’applaudir : Milo Rau (The Civil Wars, The Dark Ages, Empire), David Geselson (En Route Kaddish), Jonathan Capdevielle (Saga) font partie à ce titre de ces conteurs qui injectent à leur public les doses d’une réalité complexe, humble, respectueuse et salvatrice.

Mais cette fois-ci, le projet de témoignage entrepris par Pablo Fidalgo Lareo semble tomber un peu à l’eau.  L’intérêt potentiel du sujet de la pièce est contrarié par la complexité — proche de la préciosité — du monologue en lequel il consiste. Aussi beaux et intéressants soient-ils, il ne faut pas abuser des aphorismes, au risque d’un double épuisement, du spectateur et du sens.

Parallèlement au discours, une action scénique remplit peu à peu la scène : tandis qu’il parle, Da Silva quadrille le plateau avec des cocottes en papier préalablement entassées côté cour. Cette action, certes belle et signifiante (les origamis disposés en rang prennent peu à peu l’ampleur de l’obsession du grand-oncle), nuit finalement au déroulement de la pièce du fait d’un « effet sablier » qui accapare l’esprit du spectateur. On jette régulièrement un œil au monticule de cocottes, dont l’amenuisement au goutte-à-goutte nous rapproche chaque fois plus —mais toujours trop lentement — de la fin de la représentation… Ce compte à rebours scénique épuise autant qu’il déconcentre. On aimerait profiter de la tentative de transmission qui nous est proposée ; mais le geste monomaniaque qui envahit la scène est comparable au mouvement de pendule d’une horloge détraquée : hypnotisant, envahissant et — finalement — vain.

La pièce opère pourtant un retournement vertigineux et intelligent au moment de son épilogue : Da Silva quitte son rôle de vieil origamiste pour incarner… le metteur en scène d’une nouvelle pièce personnelle dont il introduirait lui-même le propos, exactement comme le fait Pablo Fidalgo Lareo au début de la représentation. La transmission d’expérience est sans fin, et c’est tant mieux : autant ne pas rester sur un échec.

Infos pratiques

La Cigale
Tant qu’il y aura des bretons
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *