Théâtre
Grensgeval : l’esthétique de Guy Cassiers au service des réfugiés [Festival d’Avignon]

Grensgeval : l’esthétique de Guy Cassiers au service des réfugiés [Festival d’Avignon]

19 juillet 2017 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Après avoir présenté le puissant Le sec et l’humide pendant la première partie du festival d’Avignon, Guy Cassiers invite la parole des réfugiés à se livrer sur le plateau (trop grand) du Parc des Expositions. Un spectacle co-signé avec la chorégraphe Maud Le Pladec.

Grensgeval (Bordeline) est le premier volet d’un diptyque auquel va s’ajouter La petite fille de monsieur Linh. Deux spectacles sur les migrations. Grensgeval est adapté du virulent livre de la lauréate du prix Nobel, Elfriede Jelinek, Die Schutzbefohlenen, écrit en 2013, bien avant que des milliers d’hommes et de femmes ne demandent l’asile en Europe.

Ce texte est un habitué des scènes. Nous rappelions dans Toute La Culture que depuis sa parution, il a déjà été monté pas moins de dix fois par les plus grands noms de la mise en scène dans l’espace germanophone : au Thalia Theater de Hambourg par Nicolas Stemann, au Burg Theater de Vienne par Michael Thalheimer ou encore au Schauspielhaus de Zürich par Barbara Frey.

Pas étonnant donc que le metteur en scène fou des crises politiques qu’est Cassiers s’attaque au sujet. Ce qui est plus étonnant, c’est de le voir travailler avec l’excellente chorégraphe française Maud le Pladec. Ils ont tous les deux un fort rapport à la forme mais dans des styles très différents.  Cassiers qui règne sur le royaume des portraits, tente de s’exercer à un spectacle choral.

On retrouve la patte vidéo, massive, du maître flamand. Elle est ici extrêmement bien pensée puisqu’au dessus de dizaines de réfugiés bataillant avec des bouts de bois symbolisant des radeaux, siègent des dieux modernes semblant sortis de l’Olympe. Leurs visages sont dédoublés pour les déshumaniser, et leurs paroles sont des jugements sur ces fourmis qui se débattent contre l’impensable. Car comment accepter en silence que des gens meurent pour quitter une oppression ? Les portes de l’Europe auraient du s’ouvrir sans restriction. C’est cela que dénonce la pièce : le silence.

Le spectacle progresse dans une belle fusion entre le geste Cassiers et le geste Pladec. Comme dans ses pièces Poetry ou Professor, elle balance des flashs, notamment cette scène de nage debout très efficace, où celle de l’explosion d’une fête electro. Elle sait travailler le groupe pour rendre le mouvement spectaculaire.

Cassiers lâche étonnamment les visages pour nous laisser face à un mur d’écrans balançant des images faisant référence à ce que l’on nomme idiotement « la crise des migrants ».

Aucun mélo ici, aucun lyrisme, aucun pathos non plus. Cassiers reste Cassiers, et le texte de Elfriede Jelinek est ici vidé de toute émotion. Grensgeval est une oeuvre d’art dont le sujet est l’exil, mais ce n’est pas un réquisitoire humanitaire. On peut s’opposer à cette idée en la trouvant froide. Pourtant, après des années inoffensives d’images plus dures les unes que les autres, la distance glacée ne serait-elle pas le bon vecteur pour faire réagir les peuples en position d’accueillants ? Cela est une option non négligeable.

Il donne à entendre les questions et les réflexions essentielles sur ce drame que l’Europe cherche à faire taire : Quel dieu habite ici? Personne ne parle de nous et nous, nous ne parlons pas. Ces hommes et ces femmes sont des hommes et des femmes, qui meurent en mer ou dans des camions réfrigérés. On le sait, la rue n’est pas en émoi pour autant. Les corps gisants des danseurs du Conservatoire Royal d’Anvers feront peut-être leur chemin. Le camion d’Amnesty est posté devant la salle. La fiction, la distance arrivera-t-elle à accéder au réel ? Cela est déjà arrivé… Alors…

GRENSGEVAL – 71e FESTIVAL D’AVIGNON
Texte: Elfriede JELINEK -Traduction: Tom KLEIJN – Mise en scène: Guy CASSIERS – Chorégraphie: Maud LE PLADEC – Dramaturgie: Dina DOOREMAN – Scénographie, costumes: Tim VAN STEENBERGEN – Lumière: Fabiana PICCIOLI – Vidéo: Frederik JASSOGNE – Son: Diederik DE COCK
– Avec: Katelijne DAMEN – Abke HARING – Han KERCKHOFFS – Lukas SMOLDERS
– Danseurs: Samuel BAIDOO – Machias BOSSCHAERTS – Pieter DESMET – Sarah FIFE – Berta FORNELL SERRAT – Julia GODINO LLORENS – Aki IWAMOTO – Daan JAARTSVELD – Levente LUKACS – Hernan MANCEBO MARTINEZ – Alexa MOYA PANKSEP – Marcus ALEXANDER ROYDES – Meike STEVENS – Pauline VAN NUFFEL – Sandrine WOUTERS – Bianca ZUENELI
Parc des Expositions -Avignon – Le 17 07 2017

Visuel : (c) Christophe Raynaud De Lage

 

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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