Théâtre

Le Grand Sommeil : de l’absence à la performance

Le Grand Sommeil : de l’absence à la performance

16 février 2018 | PAR Lili Nyssen

Au théâtre de la Commune d’Aubervillers se joue jusqu’à demain Le Grand Sommeil, mis en scène par Marion Siéfert et interprété par Helena de Laurens. Un monologue profond, une gestuelle déstabilisante, une performance soliste et pourtant multiple, complexe et complète.

Silence dans la salle. Un silence étouffant, face au personnage, cette fille, ou cette femme, qui se tortille seule, loin de la solitude. Car dans ce corps, à moitié femme, à moitié enfantin, il y a une multiplicité d’identités. Jeanne, 11ans, absente, se loge dans le corps d’Helena, 28 ans. Cet ancien duo est devenu un solo, où l’unique corps présent sur scène s’hybride, pour faire s’exprimer deux consciences.

L’absence de la moitié du duo qui devait, à l’origine, interpréter une fiction criminelle où une enfant et une adulte volent les rêves des spectateurs, cette absence est devenue le cœur de la scène. Le corps d’Helena prête ses gestes et sa voix à Jeanne, ancienne partenaire, retirée du projet après six mois de répétitions pour des raisons médicales et juridiques. Alors Jeanne s’exprime via le corps d’Helena. Mais Helena est toujours là. Elles sont « deux en un, comme la pub ». C’est une «enfant grande», résultat d’une hybridation de deux personnalités étranges dans un seul corps. Cette enfant dans ce corps d’adulte dévoile sans pudeur ses peurs, ses désirs, ses angoisses. Et le corps de la comédienne et chorégraphe Helena de Laurens lui confère une couleur tantôt terrifiante, une Esther au bord de l’explosion, tantôt mélancolique, et souvent déçue. Déçue des adultes, déçue de son impuissance face à l’autorité parentale. Le travail chorégraphique amène le corps de l’adulte vers l’enfance, l’enfance qui expérimente chaque recoin du corps. C’est une danse du détail. Les mains interminables d’Helena de Laurens se tendent et se crispent, jusqu’à ce que l’on ne voit plus qu’elles, ses mains, la cambrure de ses doigts. Ces doigts qu’elle pose sur ses cuisses et ses fesses, dans ce rapport à la pudeur et à l’obscénité propre à l’âge où le corps n’est encore qu’un jeu, sans hiérarchie entre les pieds et les fesses, ou entre le visible et l’intime.

Le visage aussi, est chorégraphié. Danse de la bouche, du nez et des yeux. Danse des grimaces, parfois tendant vers une impression de psychopathologie. Car cette hybridation de personnage donne le sentiment d’une schizophrénie aiguë, comme si ce corps sur scène était possédé, ou coincé dans une identité, incapable de s’en défaire, dans une interaction perpétuelle avec d’autres.

La performance d’Helena de Laurens s’enveloppe dans la multiplicité, bouscule nos représentations, interroge nos conceptions de la norme. « J’ai peur de ce qui n’est pas normal », avoue Jeanne, dans son incompréhensible étrangeté. Et visiblement, nous autres spectateurs ressentons la même chose. L’anormalité mise en scène provoque un malaise dans la salle. Alors, du silence, on passe au rire. On rit, on rit, très jaune, mais on rit. On rit pour exorciser le malaise, pour se re-stabiliser dans ce désordre que provoque cette confusion de personnages logée dans ce solo magistral. On rit, comme se mettrait à rire une classe de collège devant une scène érotique, au cinéma.

Visuel : ©Mathieu Bareyre, affiche du spectacle

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Lili Nyssen

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