Théâtre

Glückliche Tage, Beckett à l’ère numérique

Glückliche Tage, Beckett à l’ère numérique

12 juin 2014 | PAR Christophe Candoni

Sans totalement s’affranchir des contraignantes indications de mise en scène de Beckett, Stéphane Braunschweig propose, grâce à l’ajout de la vidéo, une forme nouvelle et plutôt convaincante de donner à voir Oh Les beaux jours en résonance avec le monde contemporain et son angoissante artificialité.

S’il est impossible de transgresser les strictes didascalies imposées par Beckett, Stéphane Braunschweig démontre qu’il n’est pas non plus nécessaire des les suivre à la lettre pour présenter son oeuvre. Alors, sur le plateau de La Colline où se donne pour quatre dates Oh Les beaux jours, trônent évidemment le mamelon où est prisonnière Winnie, mystérieusement enterrée d’abord à hauteur de la taille puis jusqu’au cou, ainsi que le sac rempli d’objets du quotidien et l’ombrelle qu’elle garde à portée de main. Depuis la création française de la pièce en 1963, l’image est canonique. Madeleine Renaud, Catherine Samie, et Catherine Frot, pour n’en citer que quelques-unes, se sont soumises à l’intransigeance de ce cadre et ont formidablement trouvé leur liberté dans cette contrainte.

Chez Stéphane Braunschweig qui sans faire la forte tête parvient à apporter à sa manière quelques changements, il n’y a pas un mais cinq monticules représentés non pas en terre ou en sable mais par des structures métalliques dont l’armature complexe en barres de fer fait de la lande désolée de Beckett un terrain impraticable et piégeant. Le décor que le metteur en scène signe lui-même tout en lignes et courbes dures et sèches, est bien pensé mais finalement assez laid et inutilement imposant. En revanche, son élément phare et le plus probant est une caméra posée à l’avant-scène sur un pied. Winnie immobile est constamment filmée en temps réel et en un seul plan fixe qui se resserre à mesure que la pièce progresse. La vidéo capte les derniers instants inexorables de sa vie, scrute chacun des regards, des mouvements de la comédienne, amplifie ses émotions à fleur de peau. Son jeu est retransmis en gros plan sur un écran géant derrière elle.

Stéphane Braunschweig a créé la pièce en Allemagne, pour Claudia Hübbecker, membre de la troupe du Schauspielhaus de Düsseldorf. La comédienne offre des qualités admirables de finesse, de sensibilité. Mais on attendait d’une actrice allemande, et dans un tel rôle, plus d’aplomb, de véhémence, de mordant. Elle prend le rôle en creux, le tient jusqu’au bout sans faiblir, possède toutes les couleurs du rôle, à la fois aristocratique, légère, grave, rieuse, affolée, sombre, consciente, confuse, elle joue sa capacité de résistance infaillible, son optimisme obstiné, sa désespérance, mais sans virtuosité. Son acolyte, Rainer Galke fait un étrange Willie, mal habile, fatigué, reptilien.

La représentation avance volontairement sur un rythme étale, sa lente aspiration dans le vide se voit dénuée de toute urgence, toute précipitation. Mais restituée ainsi dans l’univers virtuel des images et des écrans, nouveaux néants de l’existence, la pièce parle de notre temps, évoque le narcissisme contemporain, son voyeurisme facile, son artificialité, sa déshumanisation et se trouve profondément fidèle au propos beckettien.

Photo © Sebastian Hoppe

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