Théâtre

« General Assembly » : Milo Rau inaugure le premier parlement mondial de l’histoire

« General Assembly » : Milo Rau inaugure le premier parlement mondial de l’histoire

05 novembre 2017 | PAR Simon Gerard

Avec General Assembly, le metteur en scène et dramaturge suisse Milo Rau donne une nouvelle ampleur à son œuvre : il n’est plus question ici de théâtre politique, mais de politique au théâtre. Du 3 au 5 novembre 2017, la Schaubühne de Berlin s’associe avec l’International Institute of Political Murder — dont Milo Rau est le directeur — pour accueillir le premier Parlement Mondial de l’histoire. L’événement d’ampleur planétaire est accessible en streaming live sur Internet, et retransmis en direct dans de nombreux théâtres d’Europe et universités du monde. En France, c’est le Théâtre des Amandiers qui s’occupe de la retransmission.

Une Charte pour le 21ème siècle

Près de deux siècles après la Révolution d’Octobre, et très peu de temps après le renouvèlement du Parlement allemand, une cinquantaine de citoyens du monde aux origines, âges, genres, professions et idéaux différents se rassemblent pour faire face à une aporie : les institutions internationales — et les Etats-Nations qui en sont les membres — sont aujourd’hui incapables de prendre à bras le corps les problèmes communs à l’humanité et à la vie tant ils sont freinés par les intérêts économiques et les visions surannées.

Après une session constituante tenue le vendredi 3 novembre, les grands thèmes et enjeux majeurs de notre époque sont donc abordés et débattus par l’assemblée : « Relations diplomatiques, sanctions et guerres », « Régulation de l’économie mondiale », « Migration et régime des frontières », mais aussi « Biens culturels et mondiaux » ou « Biens naturels et mondiaux » … Le programme est lourd, et l’objectif est symboliquement important : il s’agit de parvenir, par la validation de motions ambitieuses imaginées et débattues au fil des différentes sessions, à adopter une « Charte pour le 21ème siècle ».

La mécanique est transparente et extrêmement classique. Par cruel manque de temps, chaque intervenant a cinq petites minutes pour présenter son point de vue sur la motion mise en question en début de séance. Les observateurs politiques et les autres délégués peuvent ensuite réagir à l’intervention afin d’éclaircir le débat, ou bien le susciter. Au bout de trois heures, on vote. La motion adoptée est susceptible d’être modifiée et corrigée en fonction des demandes et commentaires émis par les différents membres durant le débat.

Une utopie raisonnable

Les premières sessions plénières permettent d’ores et déjà de remarquer qu’une forme d’espérance pragmatique jaillit bien souvent des discours de beaucoup d’intervenants. Les membres de General Assembly ont bien conscience que le projet de Milo Rau détient moins de valeur que n’importe quelle réunion du Bundestag allemand ; et c’est bien là une raison de plus pour chaque délégué, chaque observateur politique et chaque spectateur de prendre ce projet avec le plus grand sérieux. Une telle initiative, aussi insignifiante puisse-t-elle être à priori, ne peut être entièrement inutile — surtout avec un panel d’intervenants d’une aussi grande qualité et d’une aussi forte diversité. En 1789, le Serment du Jeu de Paume — approuvé à Versailles par les 572 députés du tiers état, du clergé et de la noblesse — n’avait aucune valeur juridique dans le cadre de l’Ancien Régime encore en place à l’époque.

Il ne faut pas s’apitoyer sur le sort de notre monde et sur l’impuissance — voire la dangerosité — des institutions actuelles, mais aller de l’avant, quoiqu’il arrive, malgré tout. Le 3 novembre, devant le parlement mondial, Milo Rau invoque cet impératif d’une formidable manière puisqu’il invoque Walter Benjamin et sa vision de l’Ange de l’Histoire — que lui inspirait le Angelus Novus de Paul Klee : « Son visage est tourné vers le passé. Là où nous apparaît une chaîne d’événements, il ne voit, lui, qu’une seule et unique catastrophe, qui sans cesse amoncelle ruines sur ruines et les précipite à ses pieds. Il voudrait bien s’attarder, réveiller les morts et rassembler ce qui a été démembré. Mais du paradis souffle une tempête qui s’est prise dans ses ailes, si violemment que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le pousse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que le monceau de ruines devant lui s’élève jusqu’au ciel. Cette tempête est ce que nous appelons le progrès. » General Assembly est un projet tout à fait juste qui a au moins le mérite d’essayer de faire avancer les choses, et de se distancier d’une position statique, voire passéiste, vis à vis de notre monde et de nos sociétés.

Milo Rau ne fait pas du théâtre, il s’en sert. Pour lui, la scène est avant tout un lieu idéal pour présenter au public des histoires, des personnes et des idées réelles. Le théâtre s’efface devant l’événement. Voilà l’idée que la culture possède des lieux concrets aux pouvoirs insoupçonnés, qui peuvent être utilisés pour autre chose que la diffusion de produits culturels. De l’institution culturelle à l’institution politique, il n’y a qu’un pas ? Si la culture ne peut pas, à elle seule, changer le monde, elle peut au moins encadrer et accompagner ce changement.

 

« Millénium 5 : la fille qui rendait coup pour coup » : l’enquête de trop pour Salander et Blomkvist
Un dernier pour la route… troisième et dernier jour du Pitchfork Festival [live report du 4 novembre]
Simon Gerard

Publier un commentaire

Votre adresse email ne sera pas publiée.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *