Théâtre
« Gardien Party », rencontre avec des agents très spéciaux par Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen au Centre Pompidou

« Gardien Party », rencontre avec des agents très spéciaux par Mohamed El Khatib et Valérie Mréjen au Centre Pompidou

23 septembre 2021 | PAR Yaël Hirsch

La plasticienne et auteure Valérie Mréjen et le maître du théâtre documentaire Mohamed El Khatib se sont penchés sur ceux et celles à qui l’on demande d’être à la fois dissuasifs et invisibles auprès de nos grandes oeuvres. Jusqu’au 26 septembre, dans le cadre du Festival d’Automne et de la saison Hors les murs du Théâtre de la Ville, ils nous donnent à entendre les voix très vives de six gardiens de musées. Gardien Party est juste, tendre, humain, en même temps terrible et absolument passionnant. 

C’est dans une sorte d’avant-salle du 4e étage du Centre Pompidou que tout commence. À part six chaises et, face à elles, celles du public, c’est vide, blanc, avec un beau parquet lisse. Et l’on imagine bien que les œuvres, soigneusement conservées dans leurs caisses, transitent vers les salles du musée. Lorsque nous prenons place, Margarita, une dame, tricote placidement. Lorsque la pièce commence, elle prend la parole, en russe, pour nous expliquer qu’elle essaie d’en faire et de bouger le moins possible. C’est la condition sine qua non pour réussir à bien faire son métier et tenir neuf heures par jour immobile à veiller. À ce prix-là, les 350 euros qu’elle touche par mois et son thermos de thé lui semblent bien plus désirables que rester à la maison. Et le musée peut également, plus tard, faire office de maison de retraite.

Des heures interminables 

Tenir le temps long, c’est aussi l’obsession de Seung Hee, une jeune Japonaise qui veille les oeuvres du Noguchi Museum à New York ; elle a commencé comme étudiante et elle est restée. Elle s’exprime aussi dans sa langue. Elle dit qu’elle vit mal et son statut et la dépossession de son temps et de ses mouvements (faire une pause-pipi est une affaire d’état !) lors de son service. Beaucoup plus enthousiaste est Robert, le gardien qui travaille au MoMA. Avec toute la force de figuration de l’accent américain (et du Bronx), il explique qu’il est fier de travailler pour la Mecque de l’art contemporain, surtout qu’il est permanent, il appartient vraiment à l’équipe du musée.

La complainte des invisibles 

Le gardien français, David, apparaît simplement brisé. Bac+5, conservateur de formation, il a tout quitté, et l’Italie et ses illusions, quand sa femme l’a quitté. Il est resté gardien pour vivre, depuis plus de trente ans. Il a beau avoir travaillé au Louvre et au Centre Pompidou, justement, c’est lui qui nous initie à la solitude, à la santé mentale si fragile et au sentiment de déclassement de certains gardiens. Et il faut dire qu’ils sont souvent méprisés par les familles (moins par les enfants) et parfois par leur institution, sous la haute et seconde surveillance des caméras : pas le droit de s’asseoir dans certains cas, des costumes à enfiler aux allures de déportés signés Buren, interdiction de commenter les œuvres alors qu’ils connaissent les speechs des conférenciers par cœur, et surtout obligation de répéter sur tous les tons et dans toutes les langues : « Ne pas toucher ». Aussi perfectionniste soit-elle, Carolina, qui travaille au musée d’art moderne de Stockholm, perd parfois son sang-froid avec les visiteurs qui piétinent et malaxent les oeuvres… 

L’amour de l’art 

Et pourtant, ces oeuvres, les gardiens les aiment. Quand on les écoute, et qu’on regarde les reproductions qu’ils plaquent aux murs, on découvre les goûts de chacun, le choc que procure la rapidité du grand public qui traverse leurs salles en courant et se précipite vers les trois mêmes tubes. Finalement le métier est simple, on nous demande trois choses, dit David « Matisse, Picasso et … les toilettes ». Lui aime le Pierrot ou le Gilles de Watteau, mais même ses collègues ne le laisseront pas terminer d’expliquer pourquoi. Robert préfère Basquiat et le designer Marcel Breuer, et bien qu’elle tricote du Mondrian, Margarita aime Malevitch. Quand ils ont (un peu) pu s’exprimer sur les oeuvres, les cinq premiers gardiens s’éclipsent et laissent place à Jean-Paul.

Il est resté gardien jusqu’à la retraite et danse pour nous quelque chose entre le Mia de Marseille et le pas chassé de la carrière de danseur qu’il n’a pas eue. Sa grande joie d’avoir été gardien – et qui plus est gardien de nuit – au Musée Camondo. Lampe-torche, focus sur les oeuvres, silence. Jean-Paul se retire… Il reste les objets de la surveillance ; lampes et chaises nous rappellent comment on voit d’habitude ces veilleurs de l’ombre. 

Documentaire & émotion

Valérie Mréjen et Mohamed El Khatib ont donc réalisé un tour du monde pour nous ramener six gardiens qui avaient envie de parler. La plasticienne s’est installée au café avec eux, le dramaturge et metteur en scène a interagi sur leurs  lieux de travail, et ils ont écrit leurs mots sans les leur voler. Même si l’on sent que Robert aime « jouer » et qu’il y a du potentiel d’acteur chez ce quinquagénaire charismatique et exalté, contrairement à d’autres pièces de Mohamed El Khatib, il n’y a pas d’ambiguïté entre la scène et la vie. Ici, c’est la vie – des gens que nous n’avons pas su voir –  qui s’adresse à nous, et Gardien Party prend le parti du documentaire intégral. Le spectacle n’en est que plus passionnant, avec des phrases choc, une tension dramatique très forte et accessible à toutes et tous, et surtout beaucoup, beaucoup d’émotion. Un petit bijou, à voir absolument, soit au Centre Pompidou avant le 26 septembre, soit au MAC VAL du 3 au 5 décembre. 

visuel Gardien Party ©Yohanne Lamoulère 

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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