Théâtre

Fracassés, Gabriel Dufay s’attaque à Kate Tempest

Fracassés, Gabriel Dufay s’attaque à Kate Tempest

12 décembre 2018 | PAR Bertille Bourdon

Frappé par la force du texte et son actualité, Gabriel Dufay traduit et met en scène la pièce Wasted de la rappeuse, poétesse et romancière britannique Kate Tempest.  

 

Trois amis, la trentaine, à peine, vivent dans l’ombre de leur ami Tony, mort il y a dix ans. Pour tous, le défunt symbolise leur âge doré de l’adolescence, où ils avaient encore des rêves et se croyaient les plus forts du monde quand ils se défonçaient dans les parcs. Devenus des adultes, chacun incarne un type (vu et revu) de la professeure de quartiers difficile qui veut jeter l’éponge, le comptable engoncé dans son costard et sa relation tranquille, et enfin le musicien raté qui veut encore croire que le succès va arriver. Ils se retrouvent lors de l’anniversaire de la mort de leur ami, et poursuivent leur soirée sur le mode du bilan.

Des caissons de bières, évoquant l’Angleterre, soutiennent les personnages au cours de cette nuit d’excès et de désespoir. Bancs, chaises de bar, ils les suivent dans leur pérégrination et dans la décortication de tous les échecs de leur vie. Les volontés de changer sont anéanties par le retour du quotidien, l’impossibilité de s’échapper et d’imaginer un autre présent autrement que sous influence.

Les crises existentielles en descente

Mais si le texte de Kate Tempest semble déjà tourner un peu en rond, la mise en scène trop littérale le tire vers son côté caricatural. En cause notamment, la représentation de la fête, écueil sur lequel se heurte de nombreuses mises en scène. Pareil, pour la représentation de l’ivresse, de l’état drogué. Ce n’est pas tant la justesse de l’interprétation qui fait défaut, mais plutôt la lassitude et l’impression de patauger dans un discours redondant. Après cela, difficile de se replonger dans une dimension plus réfléchie du texte.

Le manquement vient du manque de mise en perspective du texte, peut-être pris trop littéralement : sans prise de recul, sans réflexion globale sur les ressorts qui les ont conduits là, le mal-être des personnages est une plainte, comme s’il ne reposait que sur leurs épaules. De ce fait, nos trois amis passent plus pour des geignards que pour les porte-paroles de leur génération. Les vingt – trente ans ont affûté leur réflexion et discours depuis un moment, et dépassé l’esthétique du spleen.

On fait rapidement le tour de la représentation des crises existentielles quand les effets du taz prennent fin, quand le jour s’est levé et qu’on croise les gens qui ont dormi, la nuit.

Mise en scène accessoire et lourde.

Pourtant, l’entrée dans le spectacle laissait présager le meilleur : on est d’abord plongés dans Londres par une (très belle) vidéo, projeté sur des paravents qui s’ouvrent sur la rue, et nous submergent. Puis surgissent des ombres floutées derrières des panneaux de plexiglas, coincés dans une chorégraphie répétitive. Lorsqu’ils s’avancent sur scène, ils scandent leur impossibilité à dire quelque chose de neuf, sur leurs désillusions et leur impossibilité d’être aussi heureux qu’a treize ans. Une réelle force se dégage de ce trio, vivant, qui semble ressentir cette peine. Mais, après ce prologue, la pièce n’est que la répétition de ce motif. Il n’est jamais creusé.

Oui, l’œuvre de Kate Tempest tourne autour de ces thèmes du désespoir d’une génération, mais sa force tient dans la manière qu’elle a de le déployer. Son album Let them eat chaos sorti en 2016 frappait par son rap mélancolique et surtout sa manière de faire sonner l’anglais. Pareil pour Ecoute la ville tomber (traduit en 2018 chez Rivages), la redondance du thème et les quelques maladresses sont comblées par une poésie qui lui donne de l’intérêt. La mise en scène trop littérale ne peut donc pas compter là-dessus. Même si la diction se veut quelques fois scandée, rappée (heureusement assez légèrement), on n’atteint pas cette profondeur sur le langage.

On attendait aussi, en plus de l’hommage final à la musique de Kate Tempest qui résonne avec force à la fin du spectacle, une plus grande place accordée à la musique. Entre Pink Floyd quand on est défoncés, The XX quand on est tristes, on pourrait attendre plus de surprises de ce côté-là.

 

Jusqu’au 15 décembre 2018 à la Grande Halle de la Villette.

Puis, 4 > 17 janvier 2019 : Lyon (69) – Théâtre des Célestins
12 et 13 mars 2019 : Châlons-en-Champagne (51) – La Comète, Scène
Nationale
7 mai 2019 : Cergy-Pontoise (95) – Nouvelle Scène Nationale

 

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Bertille Bourdon

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