Théâtre

« Final cut » : une première parisienne réussie au Centre Wallonie-Bruxelles !

« Final cut » : une première parisienne réussie au Centre Wallonie-Bruxelles !

15 octobre 2019 | PAR Chloé Coppalle

«Cette année, la rédaction a suivis trois événements organisés dans le cadre de la 28ème édition du Festival Francophonie Métissée et Quinzaine du cinéma francophone : la projection de deux documentaires, Kongo et Totems et Tabous, et la pièce de théâtre Final cut, écrite par l’actrice et metteuse en scène Myriam Saduis. La pièce raconte l’histoire de l’autrice, accompagnée par l’acteur Pierre Verplancken, la relation avec sa mère italienne, née en Tunisie, et son père, tunisien qu’elle ne reverra plus depuis après séparation à l’âge de 3 ans. 

Décoloniser : comment le traduit-on ?

La pièce était introduite par une rencontre intitulée « Rencontre sur les enjeux des narrations post/coloniales », en compagnie de Myriam Saduis et la philosophe Seloua Luste Boulbina. La rencontre parlait des différentes manières d’aborder la colonisation dans les arts, et Seloua Luste Boulbina souligna avec justesse que les termes « décoloniser/décolonisation » sont des termes vagues qui ne disent rien de précis sur la façon de l’aborder. Pour elle, la décolonisation passe par les œuvres d’arts car on y trouverait plus d’émotions, d’individualité, et une vision plus libre tant dans le mode d’expression que le style. Les arts sont un croisement entre le culturel à grande échelle et le psychologique, alors que l’Histoire comme discipline fournit le nombre de morts, des informations froides, nécessaires, mais ne laissant place à la dimension affective. On peut toutefois nuancer cette dernière approche : selon la manière dont l’Histoire est racontée, des choix sont opérés, donc une émotion existe, ne serait-ce que le sentiment de gêne face à cette période. Les récits historiques sont porteurs d’une émotion qu’on pourrait qualifiée « d’officielle », de « politique », même si elle ne renvoie pas à une dimension purement individuelle. La philosophe évoque ensuite les publications d’œuvres accompagnée d’un texte voulant juste souligner la violence des faits, sans savoir réellement quoi faire de ces images. Elle nomme ce procédé le registre de la répétition, qu’elle illustre avec Sexe, Race et Colonies suite à une question du public autour de cet ouvrage, dans lequel sont montrées les horreurs de la domination par des photographies souvent obscène, sans se demander ce qu’on fait aujourd’hui de ces images. Pour elle, exposer des traces des violences coloniales pour  pouvoir se dire « ce que je fais c’est bien, car je montre qu’avant c’était horrible », n’est pas intéressant, car les visiteurs ont aussi des corps, avec les douleurs que ça peut impliquer. Que fait-on de ces images, interroge-t-elle ? Cette question face aux approches décoloniales est soutenue par d’autres artistes, comme les rappeurs Kery James et Orelsan dans le titre A qui la faute, morceau qui annonça le film Banlieusards actuellement sur Netflix, où Kery James interroge : « À qui la faute? Cette question appartient au passé. J’n’ai qu’une interrogation moi, « qu’est-ce qu’on fait? » »

* BLANCHARD Pascal, et al., Sexe, Race et Colonie, La domination des corps du XVe siècle à nos jours, Paris, La Découverte , 2018


Final Cut, 
l’articulation de deux échelles

Myriam Saduis raconte l’histoire de sa mère, voulant la couper de son père, qu’elle s’intègre de façon obsessionnelle dans la culture française et qui tombe dans la folie quelques années plus tard. Elle parle de son père qu’elle n’a jamais revu depuis ses trois ans, sauf en cachette sur des négatifs de photographies. Lors de la rencontre, l’autrice expliqua que cette pièce fut pensée comme une enquête, qu’elle mène depuis ses huit ans, âge où elle comprend que l’évocation de son père pose problème. Seule en scène la majorité du temps, elle capte l’attention dans une mise en scène minimale grâce à la finesse de son texte. Myriam Saduis fait rire, retient notre écoute et nous emmène dans son récit où elle aborde les enjeux de la colonisation d’un point de vue du parcours personnel. Pour se faire elle articule un vocabulaire politique dans un récit personnel, comme la « Constitution proclamée » dans la cuisine. Quand sa tante arrive pour lui parler de son père, c’est « l’état d’urgence ». Elle travaille aussi avec un jeu d’images, se rappelant cette tante qui vient la voir chez sa mère. L’actrice lève les bras comme en état d’arrestation. Elle se place devant le grand écran qui forme le mur de fond, et sur lequel sont projetées des images d’archives de la manifestation meurtrière du 17 octobre 1961. La masse que représentent les manifestants arrêtés se superpose visuellement avec l’individuel que représente Myriam. Ce geste marquant métaphorise d’une certaine manière toute la portée et l’enjeu de son spectacle. En accord avec ce que dit Seloua Luste Boulbina, la pièce réussie à articuler ces deux échelles politique et individuelle, comme quand elle parle de la francisation de nom, en notant qu’il est plus difficile de réunir que de diviser deux espaces. Elle ajoute que souvent, l’Histoire est une sorte de décor de théâtre, d’alibi grâce auquel on fait évoluer des personnages. Or, la finesse du travail de Myriam Saduis démontre que l’intime est politique, et que le politique impact la sphère intime. 

La pièce présente un récit ni stéréotypé, ni poussif, les enjeux abordés le sont avec précision et justesse, tant dans la mise en scène que dans le texte qui est également drôle. La pièce a été nommée deux fois aux Prix Maeterlinck 2019 (prix belges de la critique) dans les catégories : « meilleur spectacle » et « meilleure actrice », et fut distinguée lors de sa participation au festival d’Avignon. 

 

Visuel : en tête : Final Cut – Myriam Saduis®Marie-Francoise Plissart 2018
– Final Cut. Myriam Saduis®Marie-Francoise Plissart
– Final Cut – M. Saduis-P. Verplancken®Marie-Francoise Plissart 2018
– Final Cut- Myriam Saduis 2018_ ®Marie-Francoise Plissart 2018

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Chloé Coppalle

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