Théâtre

« Un fils de notre temps », spectacle de marionnettes d’une terrible contemporanéité

« Un fils de notre temps », spectacle de marionnettes d’une terrible contemporanéité

26 février 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Théâtre des Marionnettes de Genève présente jusqu’au 4 mars Un fils de notre temps, spectacle qu’Isabelle Matter adapte du roman d’Ödön von Horváth. A la faveur d’un détour par l’animation marionnettique, le récit prend une tournure onirique: c’est l’itinéraire halluciné d’un jeune paumé, un « chien de chômeur » engagé dans l’armée, qui, à travers les épreuves qu’il traverse, se reconnecte finalement à son humanité. Mise en scène ténébreuse pour un texte d’une terrifiante actualité: qu’est-ce qui, de tous temps, a poussé de jeunes hommes à prendre les armes pour tuer leurs semblables? et quelle place, en société, pour eux, une fois la folie meurtrière passée?

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Un fils de son temps, cest tout aussi bien un fils de notre temps à nous.

Achevé en 1937 par Ödön von Horváth, ce texte en forme de confession retrace l‘itinéraire de colère et de violence d’un jeune homme qui prend les armes, contre l’humiliation de son statut de chômeur, contre un père qu’il méprise, contre une société qui ne lui offre pas d’autre espace où se réaliser. Au travers de l’expérience des atrocités commises au nom de la haine de l’autre – son bataillon purge un pays voisin aux cris sinistres de « Nettoyons! Nettoyons! » – et au travers des épreuves initiatiques – déclassement des repères fantasmés que sont l’infaillibilité de l’Armée, la figure tutélaire du Capitaine et l’idéal de la Femme objet d’amour – le narrateur finit par venir à son point de retrounement. Un meurtre scelle son rejet d’un système qui broie les êtres: la violence succède à la violence. Si une forme de réconciliation existe, notamment avec le vieux père, elle ne peut s’achever que de façon tragique, sur un dernier tableau poignant.

Au service de ce récit initiatique, déjà fort de ses propres images, Isabelle Matter opte pour une mise en scène resserrée, qui joue beaucoup avec les éclairages. C’est presque du théâtre au noir qui est proposé: les quatre acteurs-manipulateurs tout de noir vêtus – mais sans cagoule – s’éclipsent souvent dans l’ombre tandis que les objets et marionnettes qu’ils animent se révèlent dans la lumière des douches et des découpes. Pour autant, on les distingue souvent à moitié, et ils incarnent, à l’occasion, certains personnages. Ces frontières troubles, cette incarnation poreuse, favorisent une perception fragmentée, comme un cauchemar où les signes peuvent glisser et les apparences se retourner. L’effet est amplifié par un recours à des écrans pivotants sur un axe central, mobiles et en partie transparents, qui permettent des jeux d’appparition et de disparition. C’est une galerie des miroirs sans surfaces réfléchissantes, c’est la maison des horreurs de fête foraine où le narrateur entre au début de la pièce mais sans l’exagération kitsch propre à ces lieux. Un recours discret à des films projetés vient ponctuellement décorer ces écrans, dans une scénographie autrement très sobre.

Ce dispositif donne lieu à un étrange ballet. Dans ce théâtre, les personnages sont comme des ectoplasmes: accouchés par les ténèbres qui servent de fond à toute la pièce, ils y retournent dès leur tour de piste fini. Image appropriée, puisqu’il s’agit de la traversée des souvenirs du narrateur, où figure d’ailleurs un avatar de lui-même, en taille réduite. Lui, seule constante au sein de ce monde d’ombres habitées, est figuré par une marionnette à taille réelle, à l’avant-scène, qui s’exprime en voix off. Taille réelle, mais pas réaliste pour autant: la marionnette, très belle, se présente comme une sorte d’armature moulée autour d’un vide à forme humaine et décorée d’épaulettes, comme un exosquellette qu’on aurait affublé d’une tête et d’un visage. Cela sied au soldat infirme qui, privé du corps qui lui permettait d’être une arme au service d’autres hommes, va devoir réinvestir ses pensées, et faire l’expérience de son humanité et de la complexité du monde.

Les techniques de manipulation à l’oeuvre sont multiples. Il y a un peu de théâtre d’objets, quand les soldats sont figurés par leurs godillots, ou leurs victimes par des ballons rouges crevés les uns après les autres sur la lame d’un couteau – elles sont pendues dans le roman. Il y a surtout des marionnettes, à diverses échelles et à divers degrés de réalisme, depuis le narrateur animé par une sorte de bunraku à deux manipulateurs, jusqu’à des personnages délirants ou fantasmatiques – telle la trapèziste aux bras élastiques au bout desquels se balance un corps sans jambes. La représentation se tient toujours à la frontière entre réel et onirique, et les jeux d’ombres entretiennent cette confusion des formes qui ont tôt fait de se fondre en métaphores.

C’est donc un spectacle qui se garde du piège du réalisme, adapté d’un texte qui se garde de l’écueil du moralisme. Les images proposées, si elles sont fortes, ouvrent toujours les espaces nécessaires à l’imagination du spectateur. C’est dans les creux et les replis, dans les ombres et les non-dits – quelle est l’histoire du père, lui même infirme de guerre? quel est le devenir de la jeune femme idéalisée et aimée, aux prises avec sa grossesse et son licenciement? – que vient se nicher la poésie.

Ce texte d’une époque, l’aube de la Seconde Guerre Mondiale, arrive à toucher à l’universel sans tomber dans l’abstraction. Sans devenir archétypaux, les personnages, innomés, sont suffisamment peu « localisés » pour que l’imagination puisse s’en saisir et les transposer à n’importe quelle époque sous n’importe quelle lattitude. C’est l’Allemagne du IIIeme Reich, c’est la Syrie à feu et à sang, c’est le Yémen sous les bombes, ce sont les vallées de Birmanie où sont massacrés les Rohingas. L’aveuglement du protagoniste, qui trouve un sens à son désoeuvrement dans la vie collective et la violence, c’est celui de tous les hommes qui se laissent entraîner à massacrer leur prochain. Ödön von Horváth ne porte aucun jugement, il invite juste à observer la trajectoire d’une haine qui se consume elle-même après avoir vu son cours plusieurs fois infléchi. Et laisse comme un point d’interrogation, à charge pour chaque spectateur d’y apporter sa réponse: quelle place peuvent avoir ceux qui, égarés par une folie meurtrière, parviennent finalement à en guérir?

Un texte fort, aux échos contemporains évidents. Une transposition à la marionnette qui distancie et universalise le propos. Une mise en scène onirique qui ne cache rien de l’angoisse et de la colère chariées par le récit. Une esthétique sombre, relevée d’un soupçon d’humour. Une pièce de notre temps.

A découvrir jusqu’au 4 mars au Théâtre des Marionnettes de Genève, puis en tournée.

D’après le roman Un fils de notre temps d’Ödön von Horváth, traduit de l’allemand par Rémy Lambrechts
Marionnettes de table, marionnettes portées et mannequins
Adaptation et mise en scène: Isabelle Matter
Appui dramaturgique: Domenico Carli
Assistante à la mise en scène: Aude Bourrier
Interprétation: Delphine Barut, David Marchetto, Olivier Périat, Diego Todeschini
Scénographie: Fredy Porras
Marionnettes: Yangalie Kohlbrenner
Son et musique: Andrès Garcìa
Lumières: Mathias Roche
Vidéo: Brian Tornay
Costumes: Léa Bettenfeld
Régie son : Emmanuel Guillod
Régie lumière et vidéo: David da Cruz
Visuels: (c) Carole Parodi

Infos pratiques

PARIS ANIM’ LES HALLES LE MARAIS 6/8 Place Carrée ·
La Passerelle Scène Nationale
Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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