Théâtre

Figaro divorce à la Comédie Française

13 novembre 2009 | PAR Laurent Deburge

Figaro après l’âge des Lumières, ou juste la fin d’un monde… Une superbe reprise de la pièce d’Ödön von Horvath à la Comédie Française.

L’esprit des Lumières errant sur les routes d’Europe, menacé tant par les fascismes que par le bolchevisme, mais surtout par l’esprit petit bourgeois. Quelle place faite à l’humanité et aux sentiments face aux nouveaux principes de réalité ? Comment sauver l’amour et la noblesse d’âme face à la peur de perdre et à la mesquinerie ? Autant de thèmes traités par la pièce d’Ödön von Horvath, magnifiquement interprétée par les Comédiens français dans une mise en scène impeccable de Jacques Lassalle.

Quand Figaro et Suzanne, au service des Almaviva, passent la frontière avec leurs maîtres, chassés par la Révolution, et arrivent au poste de douane, c’est un nouveau décor. Le château semble loin. Ce sera d’abord une sorte de Suisse avec ses Palaces, un luxe cosmopolite, mais qui n’est que de transition. La réalité et son sévère principe se font pressants ; Figaro, l’omniscient, sait que l’éthos aristocratique n’est pas adapté à l’univers bourgeois ; que le Comte et la Comtesse ne vivent que sur le capital qu’ils n’ont jamais appris à gérer, et que s’ils ne se soucient du lendemain, l’inverse n’est pas vrai, la misère n’ayant que faire de la naissance.

Ainsi Figaro donne son congé pour redevenir barbier dans une petite bourgade que le metteur en scène a situé dans une Allemagne des années 30, où macèrent xénophobie et ressentiment petit-bourgeois. D’autres révolutions se préparent… Mais Suzanne a du mal à se conformer à l’hypocrisie mesquine des « notables » de province. Passer d’une comtesse à la femme du pâtissier, soigner la clientèle… L’esprit de boutique l’insupporte. Or Suzanne n’a qu’un désir : devenir mère ; ce que Figaro, pris d’une angoisse face à la fragilité des situations et aux dangers du monde moderne, lui refuse. Le beau Figaro, qui avait prophétisé la Révolution française, qui disait ses quatre vérités à un Comte, est devenu aujourd’hui un petit-bourgeois peureux, obséquieux avec sa clientèle, et attentif à sa sieste postprandiale. Frustration et désillusion : ce sera l’adultère, puis le divorce. Suzanne se retrouve barmaid dans un club tenu par Chérubin. Figaro divorcé,  rentre au pays, fait son autocritique et devient intendant du château…

Cette pièce illustre admirablement l’atmosphère de fin d’un monde, et le passage de la frontière, interrègne obscur et inquiétant, « nuit la plus noire » de la vie, où l’on marche dans « quelque chose de mou », est le sas historique, entre deux weltanschauung. Par-delà la touchante loyauté les unissant, maîtres et valets se retrouvaient dans les valeurs de distinction de la société aristocratique. Le passage à la société bourgeoise et son lot de compromissions, qui ne sont que le prix de la liberté, ne se fait pas sans heurts. On pense aux films de Visconti ou de Satyajit Ray, mais avec les ombres du fascisme et des totalitarismes, en arrière-plan. Ainsi écrit Jacques Lassalle, « avec Figaro divorce […], Horvath célèbre une dernière fois le siècle des lumières, avant qu’à la manière nazie, il ne soit gazé ou liquidé d’une balle dans la nuque. »

Le texte de von Horvath (1901-1938) est percutant, attentif à la langue, à ses silences ainsi qu’au destin des personnages et de leurs sentiments au milieu des bouleversements historiques et politiques. Le superbe auteur de Jeunesse sans Dieu, d’origine hongroise, né en Croatie, Berlinois de cœur et de langue, chassé par les Nazis en 1936, connaît le sort des émigrés. Mort accidentellement à Paris à 37 ans, au sortir du théâtre Marigny, il n’atteindra pas l’Amérique, et on ne peut que pleurer cette perte littéraire.

La distribution est exemplaire : Michel Vuillermoz touchant en Figaro aux prises avec ses responsabilités, la suprême élégance d’un Bruno Raffaelli en Comte, Catherine Sauval en Comtesse d’abord éthérée qui va apprendre à grandir dans sa confrontation au réel. Florence Viala campe une Suzanne exemplaire, femme frustrée, dépositaire d’une exigence de dignité non négociable : son monologue sur le Figaro qu’elle a aimé et qu’elle ne reconnaît plus est particulièrement émouvant.

La mise en scène de Jacques Lassalle est diablement efficace : le plateau est une sorte de carrousel, où les décors se succèdent comme dans une ronde, celle de l’histoire, qui fait changer les positions sociales, avancer le destin, qui représente le bouleversement du monde. Mention spéciale au finale visuellement splendide. Une grande réussite des Comédiens français ; qui rassure et donne envie de réinvestir la maison de la place Colette.

« Figaro divorce« , Comédie en trois actes d’Ödön von Horvàth, Mise en scène de Jacques Lassalle, avec Michel Vuillermoz, Florence Viala, Bruno Raffaelli, Catherine Sauval, 3 heures avec entracte, en alternance jusqu’au 7 février 2010, Comédie-Française, salle Richelieu., Place Colette, Paris 1er, m° Palais Royal, 0825 10 16 80. Notez que des places à visibilité réduite et à prix cassés sont disponibles 1h avant le spectacle.

Roman : Le Chœur des femmes, Martin Winckler
Soirée au Nubia, 64 avenue Bosquet, ce soir
Laurent Deburge

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