Théâtre

[festival MARTO!] Schönberg et bunraku: rencontre d’exception autour de « Pierrot Lunaire »

[festival MARTO!] Schönberg et bunraku: rencontre d’exception autour de « Pierrot Lunaire »

18 mars 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Le Jeudi 16 mars le Théâtre 71 Malakoff accueillait une représentation de Pierrot Lunaire, dans le cadre du festival MARTO!. A la rencontre de la musique de chambre romantique et expérimentale, avec une restitution de la partition de Schöneberg sous la direction de Takénori Némoto, et d’un bunraku moderne conçu et exécuté par Jean-Philippe Desrousseaux. Au final, une oeuvre poétique, onirique même, mais ardue, dont l’âpreté conduit à ne la recommander qu’aux amateurs avertis.

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Pierrot Lunaire est souvent cité comme l’une des oeuvres phares du complexe Schönberg, certainement comme l’une des plus dures à interpréter du fait de l’utilisation du parlé-chanté (sprechgesang) pour la partie vocale. Cette oeuvre, qui travaille sur l’atonalité, est interprétée avec délicatesse par l’ensemble Musica Nigella que dirige Takénori Némoto. Un travail d’orfèvre permet aux musiciens de restituer l’émotion d’une partition réputée difficile, tandis que le chant en allemand, traduit des vers du poète belge Albert Giraud, force les spectateurs à un délicat exercice d’allers-retours entre surtitrage et action sur scène.

La mise en image se fait d’abord par des projections partiellement abstraites sur un écran en fond de scène – particulièrement durant les premières minutes du spectacle, où, curieusement, le choix a été fait de donner Quatorze manières de décrire la pluie de Hanns Eisler comme une sorte de mise en condition, avant d’attaquer Pierrot Lunaire à proprement parler. Le clou du spectacle est cependant l’entrée en scène des quatre marionnettistes avec leurs marionnettes de Bunraku. La manipulation, à vue, est à la fois délicate et précise, et les marionnettes s’animent avec fluidité, dans une apesanteur pleine de grâce. Le caractère irréel, presque fantômatique, des visages blancs et figés des marionnettes n’exclut pas pour autant la force dramatique du récit, qu’elles incarnent à la perfection. Il y a de la violence, il y a de la folie, il y a une passion toute humaine dans ces figures qui évoluent à l’avant-scène, tandis que résonnent les notes de la partition de Schönberg.

La difficulté à suivre les vers traduits en surtitrage en même temps que les évolutions des marionnettes force à faire un choix: ballet minutieux des figures peintes, ou évocations sombres d’un monde décadent par le poète, il faut se résoudre à expérimenter un mime sans paroles intelligibles ou un poème sans support visuel, sous peine de perdre le meilleur de l’un et de l’autre. La parfaite maîtrise marionnettique permet de se concentrer sur le premier et de suivre une histoire tenue, même si le récit qu’elle suggère n’est pas exactement celui du Pierrot Lunaire classique – et qu’importe, d’ailleurs, puisque l’histoire telle que chantée-parlée n’est de toutes façons pas identique à celle des vers d’origine? On y retrouve bien les éléments du romantisme sombre et introspectif d’Albert Giraud, et le voyage émotionnel n’est pas moins complexe.

Malgré la maestria de tous les interprètes, il faut avouer que le spectacle est ardu – la musique de Schönberg constitue un défi pour qui n’est un mélomane aguerri, l’atonalité voire la dissonnance de l’oeuvre étant pour le moins déroutante, tandis que le lent ballet des marionnettes, inspiré du Théâtre Nô, peut déconcerter un public qui aurait besoin d’une histoire lisible au rythme enlevé.

Dans son genre, il faut s’incliner: on a là une oeuvre aboutie, ambitieuse, virtuose même. Malheureusement, on doute qu’on puisse la conseiller à un public qui ne soit pas très averti…

A voir les 24, 25, 28, 29, 30 & 31 mars 2017 à l’Athénée – Théâtre Louis-Jouvet (Paris).


Pierrot lunaire, précédé de 14 manières de décrire la pluie
Hanns Eisler : Quatorze manières de décrire la pluie
(Vierzehn Arten den Regen zu beschreiben) / durée 13’
Arnold Schönberg : Pierrot lunaire / durée 40′
Takénori Némoto, direction musicale
Jean-Philippe Desrousseaux, adaptation, mise en scène, costumes et scénographie
Petr ?eza?, réalisation des marionnettes
Marie Lenormand, mezzo-soprano
Ensemble Musica Nigella: Pablo Schatzman, violon & alto; Annabelle Brey, violoncelle; Nicolas Ducloux, chef de chant & piano; Anne-Cécile Cuniot / Marion Ralincourt (en alternance), flûte & piccolo; François Miquel, clarinette & clarinette basse
Jean-Philippe Desrousseaux, marionnettiste
Gaëlle Trimardeau, marionnettiste
Bruno Coulon, marionnettiste
Antonin Autran, marionnettiste

Visuels: (C) DR

Infos pratiques

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Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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