Théâtre
[festival MARTO!] « Né sous une bonne étoile », récit intimiste pour petits objets

[festival MARTO!] « Né sous une bonne étoile », récit intimiste pour petits objets

18 mars 2017 | PAR Mathieu Dochtermann

Dans le cadre du festival MARTO!, Emmanuelle Lévy présente Né sous une bonne étoile, un récit familial que la plasticienne de formation livre sous forme de théâtre d’objets. Sensible et émouvant, rythmé, créatif, généreux, le spectacle ne souffre parfois que d’une interprétation encore un peu fragile. Très recommandable pour les jeunes comme pour les moins jeunes.

[rating=4]

Le propos de Né sous une bonne étoile peut sembler intimidant: il s’agit en effet de revisiter l’histoire familiale d’Emmanuelle Lévy, sur quatre générations, avec les drames qu’une famille de juifs immigrés a pu traverser dans la France occupée. Une fois encore on est rappelé à l’extraordinaire adéquation du théâtre d’objets à l’exercice de mémoire – comme le fait, par exemple, cette saison, Frères de la Cie Les Maladroits. De la manipulation, on peut dire qu’elle est très rythmée, qu’elle manque parfois de lisibilité, qu’elle est efficace sans jamais que le visuel ne prenne le pas sur le récit – à part quand les deux mains de mannequins qui symbolisent la police vychiste et la Gestapo font irruption au milieu des objets.

Paradoxalement, peut-être, en effet, la force de ce spectacle est dans la parole, et non dans la manipulation. Emmanuelle Lévy fait constamment des allers et retours entre la posture de conteuse et celle d’actrice, quand elle se replace dans le rôle de celle qui interroge la mémoire de sa famille. Oscillant entre témoignage scénarisé et conte théâtralisé, le récit choisit une voie très différente de celle de La pluie d’Alexandre Haslé, sur un sujet proche: sans exclure la gravité, le chemin d’Emmanuelle Lévy est celui de la juste distanciation, de l’humour et de l’auto-dérision, plus que celui de l’émotion et de la poésie. Le grand mérite de l’écriture est d’avoir privilégié l’universalité du récit et l’inclusion, par un équilibre délicat entre l’absence de reniement d’une histoire très particulière à une communauté, et un discours qui l’ouvre d’emblée sur le monde et tous ses peuples, quand l’auteure rappelle que la coexistence pacifique des croyants de toutes confessions dans l’Al-Andalus médiévale permit un épanouissement culturel et scientifique avec peu d’équivalents dans l’histoire de l’humanité. On s’étonne d’ailleurs que l’auteure ne questionne pas sa mise en scène du jeu de cow-boy et d’indien où se rejoue, tout de meme, symboliquement le génocide d’un peuple autochtone par des envahisseurs.

La grande force de la proposition d’Emmanuelle Lévy tient au final dans l’adresse au public: l’histoire mise en scène n’est qu’une grande invitation à nouer le dialogue. Ainsi, Emmanuelle Lévy vient elle-même chercher les spectateurs à l’entrée de la salle, avant même qu’ils ne soient placés, et elle interpelle le public à de nombreuses reprises pendant la représentation. Et ses questions, trompeusement simples, interrogent très justement l’endroit du souvenir, et de la transmission: qui, dans l’assistance, connaît les prénoms de ses arrières-grands-parents? Qui, dans l’assistance, sait pourquoi ses parents ont choisi son prénom? C’est là, peut-être, la plus grande réussite de ce spectacle: en invitant chaque membre du public à se mettre face à sa propre histoire familiale, Emmanuelle Lévy ouvre grand la porte au voyage intérieur de chacun, qui se sent alors concerné par le travail de mémoire proposé sur scène.

On ne sait pas, d’ailleurs, où se finit le spectacle: les applaudissements qui saluent – justement – la fin de l’histoire ne mettent cependant pas un terme à la soirée, qui se prolonge par de longs échanges entre la salle et Emmanuelle Lévy. C’est un moment d’enrichissement mutuel et d’humanité partagée, qui restitue au spectacle de théâtre sa fonction essentielle de mode de l’être-ensemble, de terrain fertile au dialogue et à la construction d’une intelligence commune. On ressort de la salle chargé d’énergie, et relié à toutes les personnes qui, « en cet instant T et dans ce lieu L », ont partagé cette même expérience. L’ouverture aux autres comme une pratique et non seulement comme un discours, par la médiation de la parole et de l’expérience partagée: c’est en somme une belle leçon d’humanité.

Ce joli spectacle peut encore être vu samedi 18 mars au Théâtre Victor Hugo de Bagneux, à 19h et 21h.


Né sous une bonne étoile par THEATRE71
Idée originale, écriture dramatique et interprétation : Emmanuelle Lévy
Aide à l’écriture (texte) : Adeline Dautreppe et Eric de Sarria
Regards extérieurs et conseillères artistiques : Adeline Dautreppe et Léa Ros
Aide à l’écriture (texte et dramaturgie) et à la mise en scène : Eric de Sarria
Régisseur son et lumière : Mathieu Santoni
Musique : Groupe Untchack Attak (Album Mechouia)
Visuel: (C) Jingyi Wang

 

Infos pratiques

Le Saint André des Arts
Théâtre 71 Malakoff
Wabnik-Manon

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