Théâtre

[Festival d’Avignon] Des arbres à abattre, Bernhard / Lupa, une même exigence de vérité

[Festival d’Avignon] Des arbres à abattre, Bernhard / Lupa, une même exigence de vérité

08 juillet 2015 | PAR Christophe Candoni

Des arbres à abattre, sûrement le plus offensif et le plus beau des romans de Thomas Bernhard est magistralement adapté par Krystian Lupa. Le grand metteur en scène polonais le réinvente, le bouscule, le magnifie au cours de presque cinq heures sidérantes de représentation données à la Fabrica.

Sorti en 1984, le roman fait scandale et est aussitôt interdit. Son auteur, le célèbre dramaturge autrichien, y règle ses comptes avec l’intelligentsia viennoise représentée par les époux Auersberger et leurs convives réunis pour dîner à la suite de l’enterrement de Joana, une amie et artiste qui vient de se suicider. Cet épisode déterminant et antérieur au début du livre est montré dans un film d’une beauté hypnotique qui présente les ambitions artistiques irréalisées de la jeune femme avant que celle-ci ne prenne corps sur scène d’une manière à la fois radieuse et fantomatique.

Ils sont artistes, auteurs, musiciens, comédiens. Tous se retrouvent à étaler le triste spectacle de leur mondanité surfaite aux yeux du narrateur. Il s’appelle Thomas, comme son auteur. Le long monologue intérieur écrit par Bernhard a évidemment une large portée autobiographique. Dans cet intarissable flux de mots, il dit d’une manière rageuse et obsessionnelle toute la haine que lui inspire la petite société artistique. Curieusement, sur scène, ce même personnage paraît quasiment réduit au silence et au retrait, seulement affairé à l’observation désabusée de son entourage. Enfoncé dans son fauteuil à oreilles, il écoute et regarde ; à travers ses yeux, nous voyons s’animer cette clique detestable et détestée. Elle se déploie sans clinquant ni tapage. Car chez Lupa, tout se passe dans un calme presque effrayant. Rien de tempétueux ni d’éruptif. On boit, on fume, on attend, se languit. On parle à voix basse, presque dans un murmure, et pourtant tout le propos parvient et ébranle absolument, vif et intranquille.

A l’instar du locuteur, le spectateur regarde de loin, comme mis à distance. Un épais trait rouge dessine et balise le cadre de scène. Les acteurs demeurent là, derrière les baies vitrées d’une cage transparente, amorphes, avachis sur des sofas sans âge, bons représentants d’une société gangrenée d’un mal qui voisine avec l’ennui et la décrépitude. Ce n’est plus le petit cercle arrogant décrit par Bernhard mais une humanité bancale et déchue qui se présente. La colère méprisante de l’un, la bêtise fieffée des autres se transforment chez Lupa en un même état de vulnérabilité extrême et de mal-être qui les rachète presque plus qu’il ne les condamne. La matière humaine s’offre quand explosent justement la faille, la faiblesse, l’abîme de chacun d’eux. C’est là un choc vertigineux qu’offre le spectacle.

Tout ce que honnit Bernhard : l’artificialité des rapports humains, les faux-semblants qu’il se fait une spécialité de démasquer, c’est aussi tout ce que Lupa cherche à éviter. Fuir le mensonge du théâtre qui consiste à jouer la vie. Aller en profondeur dans l’intériorité et surtout la vérité des êtres, entrer jusque dans leur intériorité, dans leur chair, leur conscience. La pratique est radicale, saisissante, non sans longueur et douleur mais elle permet aussi un humour ironique et insolent qui distillé en filigrane n’est que plus féroce. Ce que font les comédiens en état d’abandon et de disponibilité émotionnelle extrême est proprement prodigieux.

Si Lupa revient une fois encore à Bernhard, son auteur de prédilection, c’est aussi pour en faire l’écho d’un état critique de la culture aujourd’hui, désertée ou asservie par le pouvoir. Donner à voir et faire entendre la perdition et l’échec de l’art dans la vanité du monde contemporain en ouverture du Festival d’Avignon relève d’un véritable coup de Maître !

Photos © Natalia Kabanow

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One thought on “[Festival d’Avignon] Des arbres à abattre, Bernhard / Lupa, une même exigence de vérité”

Commentaire(s)

  • ilina

    Des informations sur une éventuelle tournée après Avignon ?

    juillet 8, 2015 at 13 h 50 min

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