Théâtre
[Festival d’Automne] « L’Orestie » : dans la genèse de Castellucci

[Festival d’Automne] « L’Orestie » : dans la genèse de Castellucci

13 décembre 2015 | PAR Amelie Blaustein Niddam

Castellucci n’a qu’une « passion, » et ce mot là doit être pris dans ses deux sens, et cette passion-là se nomme La tragédie. Le Festival d’Automne nous invite à un incroyable voyage dans le temps en nous montrant, à nous, yeux qui depuis ont apprivoisé le langage castellucien, l’un de ses premiers travaux, l’Orestie, créé en 1995 au Teatro Fabbricone de Prato. L’expérience est hallucinatoire, religieuse, grandiose. L’occasion inouïe de plonger dans les fluides addictifs du plus grand metteur en scène des 20 dernières années. Il reste de la place.

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Il faut avant d’entrer en salle, faire deux choses : d’abord oublier ce que l’on a vu de Romeo Castellucci depuis la fin des années 90, moment où Bernard Faivre d’Arcier le découvre et le présente à Avignon, face à un public stupéfait et enragé, qui ne sait pas encore que 15 ou 20 ans aprés, les images de Jules César (1998), Voyage au bout de la nuit (1999) ou de Genesi (2000) seront toujours intactes dans leurs mémoires. Plus qu’intactes, ces images auront transformé leur vision du théâtre : la forme est ce que le fond laisse voir, la forme compte plus, la forme est l’opposé de la surface. Il faut se souvenir ensuite qu’en 1995 la violence sur les plateaux n’étaient pas norme. Là encore, il faut saluer le travail du Festival d’Avignon qui a mis sur les plateaux le sang et les larmes de Fabre.

Retour à l’Odéon pour une Orestie qui suit en tout point la structure du texte. Trois parties composent le texte qu’ Eschyle a représenté en 458 av. J.-C. aux Grandes Dionysies d’Athènes. Agamemnon Les Choéphores  et Les Euménides. Le spectacle compte logiquement trois parties qui sont conforment aux thèmes du texte antique. C’est à partir de ce moment-là qu’il faut lâcher toute prise sur nos connaissances et juste accepter de ce laisser envahir par la pièce que Castellucci définit comme « la plus violente » de la Tragédie. Il nous plonge dans un enfer qu’il filtre. Nous serons séparés des enfers ou de l’Olympe, au choix,  par un fin rideau de scène. Rideau qu’on retrouvera dans des spectacles tirés  de la Tragedia Endogonidia  au début des années 2000. L’espace est noir, c’est la fin d’un monde puisque Clytemnestre a tué son mari Agamemon pour se venger du meurtre qu’il avait commis envers leur fille Iphigénie. Elle est une obèse clouée sur un radeau devenu brancard en soif d’orgasmes. Il y a de la fureur, la douleur d’une Cassandre réduite au silence ici car elle est enfermée dans un bocal. Il y a la folie qui tourne en rond comme cette chaise de bureau que rien, sauf peut-être un mot ne peut arrêter. Il y a tout ce que l’on retrouvera après : la robotique que Le Sacre du Printemps a porté en majesté. Le Blanc du Sur le concept du visage du fils de Dieu, ici principal acteur du deuxième acte ou Oreste, Electre et Pylade fomentent la mort de Clytemnestre. Il y a la grande illusion,celle qui fait apparaître chez Castellucci des images que l’on croit rêver. Des chevaux, des singes mais surtout, des fantômes qui en troisième partie surgissent dans une allégorie de liquide amniotique qui pourrait aussi être le plafond de la Chapelle Sixtine.

Castellucci veut ici toucher à l’inextricable. Il y a dans l’Orestie des meurtres à la chaine et des vengeances qui en découlent. Il y a donc l’histoire de l’humanité. Depuis Eschyle, la chrétienté,et la commedia dell’arte ont posé des symboles qui ici se retrouvent. Oreste est un clown triste au bras articulé qui lui survit. Cassandre est énorme, burlesque dans sa douleur comme dans un Fellini. Le texte importe peu aussi mais il est encore très, trop présent. Castellucci met tout à égalité sur le plateau avec cette idée qui le taraude, et qui est très présente dans Le Métope : la tragédie peut survenir dans la rue. Alors ici, il n’y a pas de valeurs : les humains sont présentés dans des corps qui signent : trop gros, trop grand, manquant. Les animaux se font une place de roi. Les objets bougent de façon autonomes. Les morts sortent de leur tombeau. La vie, la mort, le réel et la fiction habitent la même maison.

Vu aujourd’hui, l’Orestie est supportable, elle apparaîtra peut-être affublée d’un iconique « trash ». Mais comment imaginer la folie, l’audace de présenter cette trilogie quasiment uniquement par la forme, car la forme est toujours plus puissante et, chez Castellucci, elle est toujours plus pleine que le texte, comment imaginer donc que cette structure soit mise en scène il y 20 ans ? Cela fut d’un avant-gardisme plastique incroyable et aujourd’hui, si ce spectacle choque moins, c’est que nous avons réussi à voir l’horreur plus en face.

Visuels : SRS 1995 et Luca Del Pia 1995

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