Théâtre

[Interview] Fellag : La guerre des civilisations n’aura pas lieu

20 septembre 2012 | PAR Hassina Mechaï

Le premier cooking-show…c’est tout simplement à cette denrée scénique originale que l’humoriste algérien Fellag nous convie dans son nouveau spectacle, « Petits chocs de civilisations ». Tous les soirs depuis le 11 septembre (timing ô combien symbolique), au théâtre du Rond-point des Champs Elysées, il partage avec nous la recette du couscous parfait. Et c’est évidemment le prétexte de parler de ces petites peurs culturelles qui font les grandes incompréhensions et de conjurer ainsi par le rire salvateur le choc des civilisations. Dans une mise en scène soignée et ingénieuse, Fellag fait ce qu’il sait le mieux faire : « châtier les mœurs en riant » dans la droite tradition de la commedia del Arte, adroit funambule des mots, contempteur tendre et contemplateur amusé de nos maux actuels. Un spectacle salubre…

Y-a-il eu un fait ou un faisceau de faits qui vous ont poussé à écrire ce spectacle ?

Plutôt un faisceau de faits. Tout est parti d’un sondage qui portait sur le plat préféré des Français. Le couscous arrivait en troisième ou quatrième position. Mais je l’ai placé en première position comme un prétexte, une entrée en matière. Puis la controverse de l’apéro-saucisson pinard dans le quartier de la Goutte d’or lancée par des groupes identitaires m’a aussi interpellé. J’ai songé alors au principe du battement d’ailes de papillon qui peut déclencher une tempête et ai pensé que tout cela pouvait mener soit à un affrontement soit devenir un prétexte festif, paisible, avec une réponse thé à la menthe-makhrout ou couscous. Je me demandais si Huntington, père de la théorie du choc des civilisations, allait faire son lit à Barbès. Comme humoriste et pour conjurer cette tension, j’ai décidé d’en faire un spectacle. Jouer sur les petites peurs, les petits chocs quotidiens, tout ce qui reste au niveau de l’humain, pour mieux conjurer le grand choc annoncé.

L’actualité semble vous donner raison. Quel regard portez-vous sur l’affaire du film « l’innocence des Musulmans »?

Ce film n’a pas été réalisé par un artiste, quelqu’un qui a une vision claire des choses. C’est un navet fait par un crétin et tout cela doit de se résoudre devant la justice, c’est la seule réponse possible. Maintenant je me demande pourquoi un tel navet a pu trouver un écho mondial et déclencher des réactions si émotionnelles. La réponse doit se faire par l’éducation, les mots, la culture, hors toute caricature de l’Islam. Il s’agit d’utiliser des moyens pacifiques comme des pétitions ou la possibilité de manifester pacifiquement. Il faut aussi cesser de donner de l’importance à la moindre élucubration ou délire qui entre précisément dans ce choc des civilisations auto-prophétique.

Dans votre spectacle, vous avez cette phrase : « l’immigration n’est que le boomerang de la colonisation ». Pourriez-vous nous en dire plus ?

Les pays qui ont été colonisés ont été comme cassés. Ils sont sortis exsangues de cette période noire. Et la suite n’a pas été mieux. Comme je le dit dans mes spectacles, les colonisateurs sont partis sans nous laisser le mode d’emploi. Tout cela a mené à la catastrophe. Et comme un boomerang historique, en raison de la langue et d’une certaine communauté de destin, la plupart des immigrés viennent des pays colonisés…ce que je traduis par ce clin d’œil « vous êtes partis, on vous a suivi ».

Vous montrez aussi, toujours sur le mode de l’humour, que le statut d’éternelle victime est somme toute assez confortable? Vous montrez aussi que le racisme est la chose la mieux partagée au monde, on serait toujours le raciste de quelqu’un ?

Oui. La victimisation peut aussi devenir un fonds de commerce, comme une espèce d’autosatisfaction dans le pire. Avec cette mentalité, on n’avance pas, on stagne. Chaque être humain est né pour être libre. L’auto-victimisation entrave et rend captif de l’autre. De même, l’auto-culpabilisation est tout aussi pernicieuse. Elle freine tout autant et fausse le rapport aux prétendues victimes. Chacun, la pseudo-victime et le pseudo-coupable, enferme l’autre. Je m’amuse de ce double rapport, je le déconstruis et m’en moque pour mieux casser ces codes.

Vous n’êtes complaisant avec personne dans ce spectacle. Une scène notamment montre un jeune français issu de l’immigration qui s’offusque qu’en plein ramadan, on puisse manger devant lui.

Je suis persuadé que pour être fort, il faut être digne. La religion doit être dans la sphère de l’intime. Elle ne doit en rien être démonstrative. Nos parents nous ont appris que les choses se vivent dignement, dans le respect de soi et de celui des autres. L’Islam n’est pas non plus dans la démonstration et aucune religion ne doit s’arroger le droit d’occuper tous les espaces.

Si je vous dis Dario Fo et les comédies italiennes des années 50 ? Est-ce que tout cela fait partie de vos influences majeures ?

Oui, ces comédies s’inscrivent dans une tradition plus large de la commedia del Arte qui m’a beaucoup inspiré. Je me retrouve entièrement dans cette autodérision, cette farce sociale, religieuse. C’est une extraordinaire écriture qui raconte le monde, le tragique comme une vaste comédie. Dario Fo fait aussi partie de mes influences. Je me réclame de  son écriture, et il est un des meilleurs enfants de cette tradition italienne. En tant que méditerranéen, je suis touché par cette façon de rire de soi, des autres, de l’absurde. Car le rire, contrairement à ce que certains pensent, n’est pas moqueur, pas destructeur. C’est une forme de liberté qui permet de sortir, de prendre de la hauteur. Le rire permet de rester digne devant le malheur qui rend petit. Rire donne du panache.

Petits chocs des civilisations, Théâtre du Rond-Point, du 11 sept. au 10 nov., 18:30

 

 

 

Suite N°7, dans l’intimité du Rock and Roll
El tiempo de la Revolución », merveille signée Erik Truffaz Quartet, sortie le 29/10
Hassina Mechaï

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