Théâtre
Fassbinder par Gwenaël Morin, un théâtre urgent et libéré

Fassbinder par Gwenaël Morin, un théâtre urgent et libéré

23 septembre 2013 | PAR Christophe Candoni

En intitulant son spectacle Antiteatre – le nom duquel Rainer Werner Fassbinder baptisa sa troupe fondée à la fin des années 1960 en RFA et pour laquelle il écrivit la majorité de ses textes théâtraux -, Gwenaël Morin opère une entrée en matière percutante et passionnée dans l’œuvre complexe, pleine de violence et de révolte, du cinéaste et dramaturge allemand.

On sait Fassbinder mort à l’âge de 37 ans, bourreau de travail et créateur effréné. Cette urgence dans le travail, cette activité incessante, font un point commun avec l’inventeur de la belle et généreuse idée du « théâtre permanent » autrefois installé aux Laboratoires d’Aubervilliers. Gwenaël Morin partage dans son mode de création le goût de l’intensité et de l’engagement collectif, de l’urgence, de l’immédiateté et l’inachèvement. En s’attaquant aux classiques de Molière, Büchner, Racine, Sophocle dans une approche anti-patrimoniale, et aujourd’hui à Fassbinder, de qui il souhaite à terme monter l’intégralité de l’œuvre, il ne cesse de  faire bouger véritablement les lignes de la pratique théâtrale.

Les Fassbinder présentés à la Bastille dans le cadre du Festival d’Automne n’ont pas dérogé à cette règle. Quatre pièces (presque six heures de spectacle) ont été répétées à Lyon en une quarantaine de jours seulement. Une rapidité d’exécution qui impose nécessairement une simplicité formelle absolue qui fait la force de la proposition stimulante. Le geste va à l’essentiel, ne se souciant en premier lieu que du contenu plutôt que de son habillage.

Plateau nu, décor rudimentaire constitué de quelques chaises et tables vite renversées, pas de costume, la représentation prend la forme de ce qui pourrait n’être qu’une séance de travail. Fidèle à ses principes, Morin monte Fassbinder dans une forme non apprêtée et dégraissée, sans fard, sans effets, sans séduction facile, brute de décoffrage et en même temps parfaitement pensée, ce qui renforce toute l’âpreté, la rugosité, l’humour terrifiant du théâtre de Fassbinder.

Une écriture provocante, lucide et féroce pointe la cruauté sociale, l’attachement aux conservatismes, le poids de la religion qui dicte la conduite morale à suivre, les rapports malsains de domination et manipulation aussi bien dans la sphère publique qu’affective, les ravages du patriarcat (les femmes n’ont souvent pas le beau rôle, n’étant pas considérée comme des têtes pensantes). Fassbinder dépeint sans manichéisme la violence d’une société qui se délite et connaît des bouleversements dont l’utopie idéologique dérape dans une horreur glaçante (viols, assassinats, pédophilie…).

Anarchie en Bavière et Liberté à Brême forment un premier dyptique passionnant. La première pointe autant l’idiotie grégaire d’une famille apeurée et indignée jusqu’à la caricature face au soulèvement révolutionnaire des rouges qui prônent l’abolition de l’argent et des Institutions (l’Eglise, le mariage…) que l’amateurisme des activistes présentés comme des branquignoles flanqués d’un nez rouge de clown et faisant un strip-tease général au nom de la liberté. La deuxième évoque la maltraitance d’une femme, Geesche, devenue meurtrière en série pour survivre. Alors que les évènements s’enchaînent à toute allure sans laisser aucune place à la psychologie du personnage, l’actrice Barbara Jung trouve l’état juste et saisit de force dans ce terrible portrait de femme.

Les deux autres pièces n’ont pas la même force rageuse. Gouttes dans l’océan est un mélodrame intimiste, interprété sans aucun sentimentalisme mais avec une belle sincérité à la différence de la dernière, Le Village en flammes, un faux drame historique monté avec une réjouissante dérision pour clore la soirée dominée par une troupe explosive d’acteurs toujours remarquables qui sont pour beaucoup des habitués. Ils se donnent dans le jeu, se fatiguent, cela se sent aussi parfois, et enthousiasment par leur engagement, leur frénésie et leur profonde justesse.

Anarchie en Bavière © Marc Domage

Intégrale Antiteatre : Les 21 et 28 Sept. Les 5 et 12 Oct. A 17 h. Durée 6 h. Dyptique Anarchie en Bavière / Liberté à Brême : Les 18, 19, 20, 25, 26, 27 Sept. Les 2, 3, 4, 9, 10, 11 Oct. A 21 h. Durée 2 h 40. Gouttes dans l’océan : Les 27 et 29 Sept. Les 6 et 13 Oct. A 15 h. Durée 1 h 40.

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One thought on “Fassbinder par Gwenaël Morin, un théâtre urgent et libéré”

Commentaire(s)

  • boaretto

    C’est exactement cela et c’est magnifique… Merci

    septembre 26, 2013 at 7 h 48 min

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