Théâtre

Fabrique d’un cœur israélien, Winter Family à la MC93

Fabrique d’un cœur israélien, Winter Family à la MC93

10 février 2019 | PAR Bertille Bourdon

La MC93 propose huit ans après son succès au Festival Impatience,  de redécouvrir Jérusalem Plomb Durci« Un Voyage halluciné dans une dictature émotionnelle »

H2 – Hébron, la création de 2018 du duo franco-israélien Winter Family (Ruth Rosenthal et Xavier Klaine), propose une visite immersive d’Hébron. Les voix de tout ceux que l’on peut retrouver dans cette ville, colons, palestiniens, touristes humanitaires se mêlent, dans une chorale dissonante. Cette forme de narration incarnait le conflit comme on peut rarement le faire. Jérusalem Plomb Durci, par son exploration des cœurs israéliens, est un point de départ particulièrement éloquent à H2- Hébron. Ça tombe bien, les deux pièces sont présentées l’une à la suite de l’autre à la MC93 de Bobigny.

En 2011, Jérusalem Plomb Durci explorait la manière dont le conflit s’infiltre dans l’intime. Le spectacle est construit de sons et d’images récoltées à Jérusalem entre 2008 et 2011, autour de l’opération militaire Plomb Durci. Ce point marquant de la guerre israélo-palestinienne remonte à dix ans, la pièce se rejoue donc à propos.

Ruth Rosenthal, seule en scène, est notre interprète au milieu des cérémonies : celles en mémoire des enfants tués pendant la Shoah, celles pour les jeunes soldats et soldates tuées aujourd’hui. On entend les fêtes aussi, la Pâque juive, les 40 ans de la réunification de Jérusalem. C’est aussi le regard et les souvenirs d’enfance de la comédienne, née à Haïfa, qui nous guident. Celui de cette petite fille qui se répète « 6 millions, 6 millions » pour ne pas rire lors d’une des longues cérémonies mémorielles de la Shoah dans son école. Celle qui monte le son de la télévision et ces chants patriotiques dans un show à la scénographie d’Eurovision pour couvrir le bruit des violences dans la rue. Pour couvrir aussi, peut-être, les résolutions de l’ONU enjoignant Israël à respecter ses frontières. Récitées par des voix-off, le nombre de ces résolutions s’allonge indéfiniment, depuis 1947, puis se fond dans ce déversement d’images, de chants nationalistes à la gloire d’Israël. Entre la mémoire traumatique de la Shoah et la peur des pays voisins se construit une « propagande [qui] finit par modifier notre mémoire collective et individuelle et générer une hallucination collective ».[1]

A travers ce regard d’enfant, c’est cette « dictature émotionnelle », cette propagande de l’intime que Ruth Rosenthal nous permet d’explorer. C’est particulièrement éloquent à la toute fin : assise en tailleur, le regard collé à l’écran géant, dans la même posture que devant les shows musicaux, elle regarde un clip de campagne politique ultra militariste.

Mais, Jérusalem Plomb Durci était tout d’abord un projet de création radiophonique et ça se sent : la transposition sur scène fait place à beaucoup d’espace vide, dans lequel la comédienne semble un peu surnager. Le son, capital, ne trouve pas très bien son équilibre avec la voix de Ruth Rosenthal, pourtant si profonde et éloquente.

 

 

Citation :

[1] https://next.liberation.fr/culture/2012/04/03/jerusalem-plomb-durci-sous-conditionnement_807796

 

Découvrir la création radiophonique, France Culture, 2009 : https://www.franceculture.fr/emissions/latelier-de-la-creation-14-15/jerusalem-syndrome-rediffusion-de-lacr-du-24052009

 

Jérusalem Plomb Durci, jusqu’au 9 février 2019, à la MC93

H2-Hébron, jusqu’au 16 février 2019, à la MC93

Crédit photo : Matthieu Virot

 

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