Théâtre
Etrange et pénétrant « Petit Eyolf » aux Célestins de Lyon

Etrange et pénétrant « Petit Eyolf » aux Célestins de Lyon

20 mars 2015 | PAR Elodie Martinez

Cette traduction par Alice Zeniter de la pièce de Henrik Ibsen datant de 1894 permet de « rendre contemporain ce texte concret et elliptique, truffé de non-dits ». Le caractère elliptique se retrouve toutefois dans la mise en scène de Julie Berès qui présente ici un huis clos quasi cauchemardesque : la première image que nous avons est celle d’un enfant débaroulant les escaliers avant de disparaître entre deux marches, comme dévorées par celles-ci. La pénombre est également très présente tout au long de la pièce où le petit Eyolf alors mort finit même par s’asseoir au mur, à plusieurs mètres du sol… Une pièce qui retourne et chamboule.

Dans cette pièce, nous voyons le noyau pas forcément sain d’une famille éclater sous nos yeux. Un mari qui semble aimer sa sœur comme il devrait aimer sa femme, une sœur partageant cette ambivalence de sentiments, une épouse dont l’équilibre mental s’apparente dès le début à un cas clinique,… et au milieu de tout ceci, un enfant handicapé suite à une chute lorsqu’il était nourrisson.

Après un voyage en solitaire dans la montagne, le père, Allmers (Gérard Watkins) rentre chez lui et annonce sa décision de stopper la grande œuvre qu’il avait jusque-là entreprise : l’écriture d’un important livre sur la responsabilité humaine. Il décide de se consacrer dès lors à une nouvelle œuvre : son fils. Ironie du sort, ce nouveau travail prend fin à peine commencé et la responsabilité se rappelle brutalement à lui. Le petit Eyolf meurt noyé… « ils savent tous nager » dira le père lorsqu’il apprendra qu’un enfant a trouvé la mort dans l’eau. L’affirmation suivante balaiera tous les doutes quant à l’identité de la victime : « la béquille flotte ».

Tout éclate alors, comme le montre la mise en scène extrêmement efficace de Julie Berès. On se sent mal devant la succession de ces tableaux représentant le désespoir et le deuil d’une famille face au pire : la perte d’un enfant. Les mots sont obsolètes durant un certain temps, puis la vie tente de reprendre son cours, mais c’est peine perdue. Le couple se jette alors à la figure tout ce qu’il ne s’est jamais dit, lâchant la terrible vérité qui empoigne le cœur : ses parents n’ont finalement jamais aimé Eyolf. Il aura fallu qu’ils le perdent pour ça.

La mère, Rita (Anne-Lise Heimberger), paraît presque revenir à la raison avec cette épreuve : elle devient sensée mais elle déchire le cœur dans sa souffrance magistralement interprétée par l’actrice, hurlant de douleur, se débattant comme une bête sauvage, s’accrochant à la béquille de son fils comme un enfant abandonnant à un doudou, frappant les murs,…

A côté de ce deuil, d’autres séparations : Asta (Julie Pilod) ne suivra pas Borgheim (Sharif Andoura) mais ne restera plus non plus sous le toit de cette maison, ayant besoin de fuir non pas le deuil mais son frère et la relation qui les lie. Allmers décide de repartir dans la montagne, abandonnant Rita. Cette dernière prendra une décision surprenante en représailles, pleine d’amour et de compassion… quoique. Voyant les yeux de son enfant la fixer, symbolisant ainsi ses propres remords et sa conscience, elle fera tout pour s’en débarrasser en voulant recueillir les enfants de la plage, ceux-là même qui n’ont pas sauvé son fils.

Dans tout ce chaos, un personnage étrange de conte : la Dame aux rats (Béatrice Burley), cousine du célèbre joueur de flûte, dont le chant conduit les rats et peut-être les enfants à la noyade. Est-ce la responsable du terrible sort du petit Eyolf (Valentine Alaqui) ? Une atmosphère cauchemardesque plane tout le long de cette pièce portée par une douleur certaine qui poigne le spectateur. Valentine Alaqui incarne à la perfection ce petit garçon débile auquel on s’attache forcément malgré la brièveté de son existence.

La mise en scène, quant à elle, nous plonge dans cet univers en servant la pièce avec une efficacité quasi brutale. Seul bémol : à force de tourner en rond dans cette douleur et de ne pas savoir où cela nous mènera, le temps peut parfois sembler un petit peu long avec un enchaînement de tableaux ou scénettes peut-être parfois un peu trop nombreuses.

« Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant… », voilà une parfaite description du Petit Eyolf dont le réveil ne vous libère pas sans séquelles.

© Tristan Jeanne-Valès

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