Théâtre
« Et balancez mes cendres sur Mickey » : reprise d’une pièce manifeste de Rodrigo Garcia

« Et balancez mes cendres sur Mickey » : reprise d’une pièce manifeste de Rodrigo Garcia

04 février 2015 | PAR Christophe Candoni

En reprenant Et balancez mes cendres sur Mickey huit ans après sa création, Rodrigo Garcia réaffirme son combat contre l’aseptisation et le consumérisme. Dans un geste manifeste et ravageur, il surexpose les corps nus et faillibles dans des fluides de bouffes et de boue déversés et frappe fort là où le bât blesse.

Des images choc et trash auxquelles on réduit souvent le théâtre de Rodrigo Garcia, il y en a comme à l’accoutumée et les amateurs de scandales y trouveront forcément leur compte. Mais beaucoup plus qu’une simple provocation, l’esthétique virulente et controversée de Garcia est d’une redoutable et perturbante force car elle livre un état du monde dévasté, perverti. Sur le plateau, des êtres nus et mis à rude épreuve dans la nourriture et la boue, une femme tondue, des petits rongeurs qui manquent de se noyer dans un aquarium tandis que deux grenouilles se débattent dans la gadoue. L’espace, les corps, maculés, défigurés, soutiennent et renforcent avec explosivité le regard à la fois désespéré et extralucide de l’artiste. Ils portent son incroyable énergie de dire, de dénoncer, de bousculer mais aussi, à sa manière, de poétiser. Plongé dans l’inconfort et dans la perplexité, le consommateur culturel que nous sommes se prend de plein fouet l’artificialité nocive de notre société de consommation et de divertissement, Eurodisney dans le viseur, entre autres progrès illusoires et aliénants défendus par la « mass media ».

La performance avec tous les excès qu’elle comprend va à l’encontre même de l’uniformité regrettée de nos vies soumises aux normes, aux codes et standards en tout genre. Une bonne famille se promène en forêt à l’occasion d’un pique-nique. Munis de l’immanquable glacière bleue, parents, enfants, la grand-mère, sans oublier le petit chien, tombent au détour d’un chemin sur un couple impudique débordant de désir et laissant libre cours à ses pulsions sexuelles. Offusqué, tout ce petit monde se barricade derrière les vitres teintées et les portes automatiques de la grosse Audi. La scène est hilarante et reflète particulièrement bien notre rapport au monde d’hyper consommateur inhibé.

Nuria Lloansi, Juan Loriente, Gonzalo Cunil, interprètes fidèles et toujours incandescents, se donnent corps et âme à la beauté dévastatrice de Rodrigo Garcia jusqu’à finir l’ombre d’eux-mêmes, entièrement revêtus d’une peinture couleur ciment, une boue infâme qu’ils répandent sur le sol entier pour dire toute la laideur environnante. Garcia montre alors comme l’homme peut intimement se perdre au point de se déshumaniser mais doit toujours conjurer sa souffrante fragilité.

Infos pratiques

Nue Galerie
Institut du Monde Arabe – IMA
Ozanne Tauvel

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