Théâtre

Entretien avec Joël Dragutin, chasseur-cueilleur de la parole politique

Entretien avec Joël Dragutin, chasseur-cueilleur de la parole politique

16 octobre 2017 | PAR Simon Gerard

Il y a vingt ans, l’auteur et metteur en scène Joël Dragutin créait Le Chant des signes, sorte d’état des lieux de la parole politique française. En 2017 — et quelques Présidents de la République plus tard — l’artiste-directeur du Théâtre 95 de Cergy-Pontoise (récemment fusionné avec le Théâtre de l’Apostrophe) a décidé de reprendre le pouls de cette parole qui, bien que renouvelée, semble toujours aussi déconnectée du réel.

Le Chant des signes II est-il à voir comme la suite du Chant des signes, spectacle que vous avez écrit et mis en scène il y a vingt ans ?

Joël Dragutin Pas vraiment. Il y a vingt ans, j’avais tenté de faire un état des lieux de la parole politique. La pièce avait les allures d’une émission télévisée dans laquelle débattaient deux représentants symboliques des grands partis qui polarisaient la politique française de l’époque. Donc même si dans sa nouvelle version, Le Chant des signes II se concentre une nouvelle fois sur les mécanismes de la parole politique, la pièce n’a rien à voir avec sa première version… Et c’est logique. En deux décennies, la manipulation de la parole s’est enrichie et renouvelée — autant que les manipulateurs eux-mêmes ! En fait, il y a vingt ans, c’était peut-être plus simple. En 1995, on avait deux grands axes politiques relativement modérés, avec des lignes de conduites assez clairement définies. Dans ce contexte, j’avais eu envie de montrer l’alternance un peu stérile et entendue qui animait la vie politique de l’époque.

Qu’est-ce qui a le plus changé selon vous ? Les représentants politiques ? Les citoyens ? Les médias ?

JD La dernière élection présidentielle et les primaires et législatives qui l’ont encadrée ont clairement montré que les règles avaient changé. La politique est désormais multipolaire, avec le poids grandissant de partis « extrêmes » qui n’existaient pas avant. Le public aussi semble avoir évolué, dans la mesure où il prend le jeu des politiques comme un véritable jeu — ainsi qu’en témoignent les parodies et détournements qui germent sur les réseaux sociaux à chaque nouvelle prise de parole. Les téléspectateurs réagissent aux débats politiques comme ils réagiraient devant une émission de téléréalité. Pourtant le jeu qui est joué, aussi déconnecté soit-il de la réalité, est bien celui du réel.

Et comment ces changements s’expriment-ils dans votre nouvelle pièce ?

JD Le modèle du plateau de télévision me semble idéal pour montrer cette mécanique bien huilée qui tourne à vide et n’agit sur rien. Ensuite, pour ce qui est des personnages, c’est assez simple : vous avez une jeune fille qui prend en charge la parole macroniste ; un jeune homme qui incarne une gauche radicale selon un mélange d’idées de Hamon et de Mélenchon ; et un autre personnage qui porte une parole plus patriote, disons lepeno-filloniste. Ça, ce sont les pôles, les noyaux, autour desquels gravitent différents intervenants : les médias, bien sûr, qui encadrent et recadrent le débat, mais aussi les experts attaliens en pleine prospection, et le coach qui examine et conseille ouvertement les trois candidats en même temps. Ce petit écosystème, c’est celui d’un théâtre qui fonctionne — et c’est pour moi la première chose à montrer : on les écoute, on les regarde, et c’est fluide. Chacun joue son rôle, et c’est plaisant ; mais c’est vide.

En déplaçant le théâtre des politiques de l’écran à la salle, vous avez la possibilité d’user, de détériorer cette mécanique bien huilée du discours politique… Peut-être même de la bloquer ?

JD Je cherche en effet à mettre un grain de sable dans le rouage, quelque chose qui remettrait en question le système que je montre sur scène. Ce grain de sable a un nom : c’est Corentin, un stagiaire d’une vingtaine d’années qui assiste les personnages tout au long de la pièce. Je ne veux pas en dire trop, mais il joue un rôle déterminant dans la mesure où il initie une rupture à un moment de la pièce, et passe du statut de témoin muet à celui d’acteur écouté, au centre de toutes les attentions. C’est le contrepoint de la pièce, le personnage qui bloque le déroulement tranquille du débat politique.

Un peu comme un personnage révolté, un activiste infiltré qui attend le bon moment pour mettre les politiciens face à leurs contradictions ?

JD Pas exactement. C’est un personnage assez complexe que j’ai moi-même beaucoup de mal à cerner. Je ne veux pas en faire un cliché. Ce n’est pas un zadiste à dreadlocks, ce n’est pas une racaille qui deale. Je pense que c’est l’esprit de « tribu » qui le définit avant tout, sa dévotion pour le microcosme qui l’entoure et le détermine. Pour lui, non seulement les discours qu’il entend sont creux, mais en plus, ils évoquent et invoquent une responsabilité citoyenne dont il n’a que faire. Il veut rêver, voyager, le travail est quelque chose de pénible pour lui. Il prône un retour aux racines de la vie, il est totalement contre l’idée de consommation.

Dit comme ça, on le sent plutôt pencher vers la gauche radicale…

JD Oui et non. Il y a un blocage tel qu’il veut rompre avec la logique même de la politique et de ses discours. Si un politicien prend la parole pour s’adresser à lui, c’est déjà raté. Si on lui parle de « la conjoncture actuelle », il décroche immédiatement, ce n’est même pas la peine d’essayer. Et ce n’est pas par flemme, encore moins par idiotie ! Pour moi, ce personnage incarne la jeunesse autant que l’avenir. Il annonce très clairement que la parole politique est en fin de parcours parce qu’elle n’agit pas. Son idée, c’est celle de l’action au-delà des mots, avant même les mots. Si je change ma vie, je change le monde.

La localisation du Théâtre 95 de Cergy-Pontoise, situé entre les quartiers résidentiels, l’université, la préfecture et la Caisse d’Allocations Familiales, a-t-elle eu sa part d’importance dans votre création ?

JD Inévitablement, oui. Dans la plupart de mes spectacles, je cherche à analyser la société à travers la mosaïque de discours qui la composent. Dis-moi comment tu parles, je te dirai qui tu es. Par discours, j’inclus aussi les gestes, le langage du corps : pour Le Chant des signes II, je travaille avec un assistant chorégraphe qui m’aide à créer une cohérence entre les mots des personnages et leurs attitudes corporelles. Quoi qu’il en soit, mon processus de création débute avant tout par un travail de récolte de la parole — un travail quotidien, enrichi entre autres par des ateliers que le Théâtre 95 organise avec les jeunes et les scolaires du coin. Ensuite, avouons-le, travailler à Cergy-Pontoise a le mérite de me reconnecter à la réalité. Le théâtre que je fais est nécessairement politique ; mais de là à dire qu’il changera la vie de son public… Il ne faut pas rêver. J’ose quand même croire que je peux semer çà et là quelques graines, faire douter les gens, les faire réfléchir. Si j’arrivais à toucher trente personnes sur un public de trois mille, ce serait déjà pas mal.

Infos pratiques

Comédie Framboise
Compagnie l’Héliotrope
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