Théâtre
« Entre chien et loup » : Méta-théâtralité nébuleuse au Théâtre de l’Odéon

« Entre chien et loup » : Méta-théâtralité nébuleuse au Théâtre de l’Odéon

11 mars 2022 | PAR Yohan Haddad

La metteure en scène brésilienne Christiane Jatahy présente au Théâtre de l’Odéon une adaptation composite du Dogville de Lars Von Trier, entre modernité du dispositif et sous-textualité manquant cruellement de finesse.

Pour lire notre chronique du spectacle à Avignon à l’été 2021, c’est ici.

Adaptation en dilettante

Christiane Jatahy est à la fois metteure en scène de théâtre, cinéaste et auteure, abritant en elle tout un panel de talents artistiques. Sa carrière repose depuis ses débuts dans son talent à confronter les genres, majoritairement au-devant d’une scène de théâtre. Depuis maintenant 10 ans, elle s’est attaquée à de grands auteurs en s’appropriant leurs œuvres dans une idée de modernité qui prolonge sa capacité à mélanger les genres et à articuler les récits autour de différents dispositifs. En 2012, elle adapte le Mademoiselle Julie de Strindberg sous le nom de Julia, avant de mettre en scène une réadaptation des Trois Sœurs de Tchekov en 2014, réunissant théâtre et cinéma, une idée qu’elle continuera d’exploiter dans son adaptation du Macbeth de William Shakespeare sous le nom de La Forêt qui Marche en 2016.

Pour Entre chien et loup, elle continue à puiser dans cette idée de croisement entre cinéma et théâtre à travers l’une des œuvres phares de Lars Von Trier, Dogville, qui raconte le destin d’une femme arrivant dans une petite ville de montage au premier abord accueillante afin de se cacher d’une troupe de gangsters à sa poursuite. Celle-ci se rendra néanmoins rapidement compte de la perversité de ses habitants, n’hésitant pas à la piétiner figurativement comme littéralement.

Jatahy propose une adaptation très littérale de la pièce sur scène, reprenant la trame principale du récit. La Grace de Dogville devient ici Graça, ayant fuit le Brésil après la répression de la milice envers sa famille. L’adaptation d’un tel récit est un pari osé, qui n’arrive à aucun moment à restituer la tension dramatique et la froideur du film. La perversité de l’humain et la revanche de l’être méprisée est traitée avec une intensité certaine dans Dogville, tandis qu’elle est ici mise en scène de manière bien trop légère pour convaincre, ne provoquant aucune véritable réaction chez le spectateur.

Le traitement du récit par Jatahy révèle également un sous-texte politique bateau et peu subtile qui éclipse totalement le message de l’œuvre originelle. S’il n’est pas forcément explicite au départ,  il révèle sa vraie nature dans la dernière scène, Graça évoquant face au spectateur les problèmes sociaux et moraux du Brésil de Bolsonaro. Ce final va venir ruiner la dynamique du récit au travers d’un discours poussif qui donne l’impression de se retrouver face à un film américain bien-pensant.

Variations du dispositif

Au-delà de sa trame narrative plutôt classique, Entre chien et loup reprend les codes de mise en scène habituels de Christiane Jatahy. Les premières minutes de la pièce proposent une adresse directe au spectateur de la part des acteurs, s’amusant à le prendre gentiment à parti en lui présentant la mise en place d’une adaptation de Dogville qui va tenter de ne pas reproduire les mêmes erreurs que l’histoire du film. Dès lors que le récit s’enclenche, les personnages vont tour à tour se glisser derrière une caméra pour témoigner de la scène en cours, tout en étant diffusée sur un grand écran en haut de la scène.

Au fil de la narration, ce qui se passe sur sur la scène et sur l’écran devient radicalement différent. Le deuxième finit par montrer des personnages qui ne sont pas présents aux côtés des comédiens, appuyant le caractère minimaliste de la pièce qui préfère restreindre son nombre de personnages par rapport à Dogville. Entre chien et loup devient dès lors brouillon, ne sachant où se placer dans l’exploitation de ses deux dispositifs. Le spectateur doit-il regarder la scène ou l’écran ? L’ensemble devient à certains moments illisible, Jatahy doublant le point de vue pour amplifier la puissance dramatique du moment, mais finit par se complaire dans une soi-disant contemporanéité plutôt grossière.

Loin d’être ennuyeux et bénéficiant d’une troupe d’acteurs et d’actrices remarquables, Entre Chien et Loup est pourtant une déception vis-à-vis du prestige du Dogville de Lars Von Trier et des œuvres précédentes de Jatahy, se vautrant ici dans une modernité illusoire du dispositif qui finit par faire oublier la portée dramatique du récit, voyant la forme écraser complètement le fond.

Entre Chien et Loup – Mise en scène de Christiane Jatahy, d’après Dogville de Lars Von Trier.

Avec Véronique Alain, Julia Bernat, Élodie Bordas, Paulo Camacho, Azelyne Cartigny, Philippe Duclos, Vincent Fontannaz, Viviane Pavillon, Matthieu Sampeur, Valerio Scamuffa et Harry Blättler Bordas.

Au Théâtre de l’Odéon – Ateliers Berthier (17ème arrondissent), jusqu’au 1er avril

Visuel : © Magali Dougados 

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Yohan Haddad

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