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En travers de sa gorge, l’impressionnant trouble fantomatique de Marc Lainé

En travers de sa gorge, l’impressionnant trouble fantomatique de Marc Lainé

28 septembre 2022 | PAR Adam Defalvard

À La Comédie de Valence, Marc Lainé, metteur en scène habitué des histoires de fantômes, sème le trouble et livre une magnifique proposition de théâtre fantastique.

Un drame psychologique ou un thriller fantastique ?

En travers de sa gorge est le deuxième volet de ce que Marc Lainé, directeur du CDN de Valence, nomme sa trilogie fantastique. Le premier volet prenait la forme d’une nouvelle accompagnant une exposition dans les rues de Valence (toujours visible jusqu’au 2 novembre). Cette première partie installait déjà un univers mystérieux, incroyablement malin dans son traitement de la figure du fantôme et de ce que cela signifie, réellement, d’être hanté.

Dans ce deuxième volet, Marianne, une cinéaste française, doit faire face à la disparition inexpliquée de son mari Lucas Malaurie. Un jour, un jeune homme nommé Mehdi arrive à sa porte, possédé par l’esprit du défunt.

Là où le spectacle est d’emblée intéressant, c’est justement dans le fait même que la nature du fantôme n’est pas à discuter pour le spectateur, il est réel. En effet, lorsque Mehdi (Yanis Skouta) ouvre la bouche pour parler, c’est Lucas Malaurie (Bertrand Belin) qui se place dans un coin de la scène et fait entendre sa voix. Ces scènes de possession créent une chorégraphie magnifique entre les deux comédiens, coordonnés à la perfection, et le trouble de Marianne face à ce corps double (Marie-Sophie Ferdane) se partage ainsi avec le spectateur. En travers de sa gorge s’annonce déjà dans ses mécanismes comme une pièce de théâtre hybride, à la croisée des genres.

La magie du cinéma

La scénographie de Marc Lainé est comme souvent époustouflante. L’usage de la vidéo et des caméras en direct ne se situe pas dans une optique de simple rapprochement avec les comédiens, ces images forment bel et bien un film à part entière. Rails de travelling, zooms et plans larges, tout est possible sur la scène. Grâce à ce travail, les lumières du plateau se métamorphosent sur l’image vidéo, elles donnent à voir un autre monde que celui de tangible qui se trouve sous nos yeux.

Lors du dernier chapitre se déroulant sur les toits de New-York, le fond de scène qui représente ces toits apparaît totalement différent sur le renvoi image. Si l’on regarde seulement l’écran, on dirait le vrai ciel de New-York, comme au cinéma. Marianne étant cinéaste elle-même, toute la pièce et sa construction s’éclaire par ce prisme. La distribution du spectacle est par ailleurs très réussie, les acteurs et actrices donnent tous à apprécier des personnages dans cette zone trouble, entre le cinéma et le théâtre.

Une des immenses forces du spectacle est d’ailleurs de jouer constamment avec la réalité et de brouiller les pistes. Il y a le trouble de Marianne envers Mehdi, le trouble du spectateur face à cette narratrice-scénariste (Jessica Fanhan) qui nous raconte des scènes et bien sûr, le trouble face au fantôme.

Esprit, es-tu là ?

Si le spectacle de Marc Lainé n’avait pas inclus un fantôme, il aurait été réellement un drame psychologique. Une histoire d’amour, de deuil, une histoire sur le fait de reprendre le contrôle et sur ce que cela fait aussi de découvrir que ceux qui partagent notre vie ne sont pas ceux que nous croyons. Sauf que là, il y a un fantôme, et ce dernier change tout.

Lucas Malaurie n’est pas quelqu’un de bien, ça nous le découvrons avec Marianne au fil des possessions de Mehdi. Son statut de revenant apporte une profondeur particulière à cette découverte, le personnage de Juliette (Adeline Guillot) parle de lui à un moment en disant : « C’est comme s’il ne restait plus que ce qu’il y avait de mauvais en lui. » C’est le propre du fantôme, de ne pas être une personne entière mais seulement un fragment, une émotion, une frustration. Cela se retrouve dans la littérature fantastique mais aussi dans tout le genre horrifique, les fantômes sont des insatisfaits. Le personnage, magnifiquement interprété par Bertrand Belin, se place alors lui aussi dans un trouble, et son statut particulier de revenant transforme ce que l’on voit et ce que l’on sait de lui. Pour le spectateur, cette écriture offre une expérience unique de théâtre qui l’invite à être actif dans sa réflexion sur ce qui est entrain de se jouer sur scène.

Le trouble du théâtre

La mise en scène de Marc Lainé est puissante, elle réussit à faire surgir le revenant à la manière des cinéastes, tout en soulignant tout le trouble propre à l’art du théâtre. On aimerait voir plus de propositions fantastiques comme celle-ci portées à la scène. Après tout, le jeu théâtral est déjà en quelque-sorte, une possession.

Une phrase de la nouvelle Sous nos yeux résonne avec En travers de sa Gorge particulièrement bien : « Je sais juste que les fantômes ne nous hantent pas. C’est nous qui les poursuivons. Et qu’un jour, on finit par les attraper… »

Informations pratiques :

En travers de sa gorge est à retrouver à La Comédie de Valence jusqu’au 30 septembre, puis en tournée à la MC2 de Grenoble, aux Scènes du Golfe à Vannes et au CDN de Tours. Plus d’informations ici.

Sous nos yeux, première partie de la trilogie, est à retrouver dans les rues de Valence jusqu’au 2 novembre. Plus d’informations ici.

Visuels : Photos du spectacle, ©Christophe Raynaud de Lage

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