Théâtre
Emmanuelle Riva et Anne Consigny illuminent Savannah Bay de Duras

Emmanuelle Riva et Anne Consigny illuminent Savannah Bay de Duras

03 juin 2014 | PAR Christophe Candoni

Au théâtre de l’Atelier, Didier Bezace reprend deux des trois volets de sa trilogie « Marguerite, les trois âges » présentée en début d’année et célébrant le centenaire de la naissance de Duras. L’immanquable « Savannah Bay » donne à entendre toute la puissance et le mystère de l’écriture durassienne servie intensément par Emmanuelle Riva et Anne Consigny, deux actrices magnifiques de sensibilité.

Ce sont bien elles qui font de cette soirée théâtrale un moment éblouissant, magique. Didier Bezace a réalisé avec ces actrices un beau travail à la simplicité essentialiste. Sa mise en scène pourrait toutefois passer pour paresseuse voire absente dans la mesure où, sans renoncer à certaines anecdotes et illustrations, elle fait l’économie d’une proposition scénographique plus originale qu’un espace d’intérieur  vide et blanc et où les options dramaturgiques choisies sont plutôt banales ou peu marquantes. Cela est peut-être dommage mais ne fait aucunement défaut à la représentation tant le jeu, lui, est au sommet. Bezace s’est avant tout intéressé à restituer la langue, le texte, la parole. Les voix archimusicales des interprètes réinventent la mélodie heurtée et incertaine de Duras.

Parler permet de vivre un peu plus, un peu mieux […] la parole, si on lui permet de creuser le sillon de nos existences, de radiographier nos sentiments contient la promesse d’un futur possible, à construire. Autrement dit, les mots font vivre et c’est l’action primordiale du théâtre de Duras ; nul doute que le pari d’un tel voyage dans ses mots et sa pensée ne vaille d’être tenté note très justement le metteur en scène.

Dans Le Square, cette parole se dilue légèrement au cours d’un « bavardage existentiel » variablement intéressant et parfois longuet dont Clotilde Mollet et Didier Bezace livrent une interprétation fine, sage, retenue, touchante. Un homme aborde une femme assise au parc. Elle est seule. Elle attend. Lui est voyageur de commerce, il traîne avec lui une valise de marchandises. Sans attache, il ne reste pas plus de deux ou trois jours dans une ville. Ils discutent avec distance et amabilité, unissent leur solitude, se plaisent, dansent, se donnent de l’élan pour croire en l’avenir. C’est aussi léger que grave, plaisant mais pas aussi indispensable que ne l’est Savannay Bay, un texte mythique créé en 1983 par Madeleine Renaud et Bulle Ogier, à la fois plus consistant et plus énigmatique, qui passionne donc davantage.

Duras nous fait plonger dans l’abîme du souvenir d’une vieille dame qui a été une grande actrice mais dont la mémoire tombe en friche. Accompagnée par une autre femme, plus jeune, elle tente de recomposer l’évènement traumatique du suicide d’une jeune personne (sa fille ?) qui s’est jetée à la mer, se donnant la mort après avoir donné la vie, un geste conduit par un amour fou, exclusif et destructeur.

Une délicatesse, une vibration, une tendresse, une humanité poignante transpirent dans chacun des gestes, des regards, des inflexions des deux comédiennes. Avec assez peu d’échanges, de contacts, ni même de déplacements, les deux comédiennes jouent parfaitement ensemble dans une rare qualité d’écoute et de réception de l’autre. Il faut voir Anne Consigny prendre entre ses mains le visage d’Emmanuelle Riva, lui chanter la chanson « c’est fou c’que j’peux t’aimer, mon amour, mon amour… », et l’autre répéter après elle les paroles.  Elles offrent à ce moment comme tout au long de la représentation, une émotion juste, infaillible, à la fois forte et fragile,  tout à fait bouleversante.

Photo © Nathalie Hervieux. Le Square à 19h / 17h le dimanche, Savannah Bay à 21h / 19h le dimanche. Relâche le lundi.

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