Théâtre
Elfriede Jelinek tient résidence au Théâtre 14

Elfriede Jelinek tient résidence au Théâtre 14

17 octobre 2022 | PAR David Rofé-Sarfati

Le metteur en scène Ludovic Lagarde reprend au théâtre 14  le monologue de Elfriede Jelinek crée en 2021 au Théâtre de Gennevilliers : Sur la voie royale, un brulot incendiaire contre nous même. Christèle Tual prête sa voix, son corps, ses perruques, ses manucures, ses multiples transformations et sa peau.

Prix Nobel de littérature 2004

Lorsqu’en 2004 l’Autrichienne Elfriede Jelinek reçoit le prix Nobel de Littérature, la polémique gronde. Knut Ahnlund démissionne de l’Académie suédoise en protestation qualifiant l’œuvre de l’auteur de « fouillis anarchique » et de « pornographie, plaquée sur un fond de haine obsessionnelle et d’égocentrisme larmoyant ». A Paris, la comédienne Isabelle Huppert, lauréate de deux Prix d’interprétation à Cannes dont un pour La Pianiste (écrite par Elfriede Jelinek), déclare : « En principe, un prix peut récompenser l’audace, mais là, le choix est plus qu’audacieux. Car la brutalité, la violence, la puissance de l’écriture de Jelinek ont souvent été mal comprises ». 

Un brûlot anti-Trump

On l’aura compris, la plume de l’autrice autrichienne est brûlante, féroce, incandescente. Celle qui voit en 2016 les Américains élire Donald Trump écrit un pamphlet noir à l’extrême lucidité, Elle y dénonce les dérives grotesques du pouvoir personnel et son retour inquiétant dans sa violence la plus aveugle. Figure emblématique du règne du grand capital et de la fraude fiscale, ce roi à la perruque plaquée or incarne l’évolution de l’autoritarisme et des abus en tout genre. Au delà Elfriede Jelinek voit dans le clown Donald Trump le reflet de nous-mêmes.

Elle dresse un procès au vitriol d’un monde délétère, complaisant, paresseux.

Un brûlot anti nous

Le texte dense avec sa lame aiguisée dénonce la fainéantise des discours de notre époque sur des sujets graves : les atteintes à la démocratie, la cruauté des politiciens, l’avidité des princes, le libéralisme décomplexé, le scandale des réfugiés ou la crise des subprimes. Parallèlement la pièce cartographie l’effrayant credo des bien pensants prêts à propager la peur et la haine au sein de nos sociétés qu’ils jugent et rêvent en péril. Le talent de Jelinek est de mettre à nu les faux semblant d’un discours égrainant des poncifs pour des militants faussement fascinés par l’insurrection. Elle se moque de nous en extrémisant les bons sentiments de la bien-pensance bobo, manière singulière et dérangeante de dénoncer les deux populismes en regard.

Comment vous voulez que je vous le dise ?

L’instant est intense. Christèle Tual est Elfriede Jelinek, elle entre canette de coca à la main sur un plateau vide sauf une chaise déco. Le brûlot sera servi par une diabolique actrice mise en scène par Ludovic Lagarde qui s’est glissé au sein même du texte et de la pensée de l’autrice. La comédienne ne nous laisse aucun répit. Nous sommes accrochés à ses mots, à cette brillante logorrhée, à son corps projetant les phrases assassines. Elle raconte et figure la colère. Celle de Elfriede Jelinek, la nôtre contre nous même. La lente succession de métamorphoses opérée sur la comédienne par la délicate Pauline Legros vient pour nous dire : Mais comment diable voulez-vous que je vous le dise ?

Le citoyen ne sort pas indemne. Le spectateur est ébloui. 

Une brillante rareté!

La voie royale, d’après le texte d’Elfriede Jelinek, Mise en scène Ludovic Lagarde, Avec Christèle Tual et Pauline Legros, Traduction de l’allemand par Magali Jourdan et Mathilde Sobottke, Création musicale Wolfgang Mitterer, Scénographie Antoine Vasseur, Lumières Sébastien Michaud, Costumes Marie La Rocca, Masques et maquillage Cécile Kretschmar, Maquillage et habillage Pauline Legros, Son David Bichindaritz, Vidéo Jérôme Tuncer, Dramaturgie Pauline Labib-Lamour, Assistantes à la mise en scène Céline Gaudier et Juliette Porcher.

Crédit Photo (c) Gwendal Le Flem

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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