Théâtre
Donnellan monte « Dommage qu’elle soit une putain » adolescent et subversif

Donnellan monte « Dommage qu’elle soit une putain » adolescent et subversif

06 décembre 2011 | PAR Christophe Candoni

Habitué de la scène des Gémeaux à Sceaux où il présente bon nombre de ses créations, le britannique Declan Donnellan y propose sa mise en scène résolument contemporaine de « Dommage qu’elle soit une putain », la pièce de John Ford, avant une tournée en Australie, en Angleterre et aux Etats-Unis. On plonge avec lui dans l’atmosphère trouble d’une chambre à coucher où le sexe se mêle au sang, l’interdit est bravé, l’innocence corrompue. Sa couleur dominante est un rouge ardent et étouffant qui sied autant à la passion qu’au crime. La production donnée en langue originale est étonnante et débridée. Courrez-y pour le plaisir d’une lecture d’aujourd’hui, de la dérision et de l’humour décalé auquel s’ajoute un vrai sens du drame, et surtout le plaisir d’un jeu d’acteurs à son meilleur.

Donnellan ne s’encombre pas du prétendu « respect » des œuvres qui anesthésie toutes formes de création dans sa manière de monter les classiques. Il prend la liberté nécessaire pour renouveler la lecture d’une pièce finalement pas mal jouée en France, tout en demeurant fidèle à l’esprit de l’œuvre dont l’intrigue est à la limite de l’invraisemblable et du grandiloquent. Sa mise en scène regorge de propositions, triviales et sublimes, qui servent formidablement l’écriture et la tonalité propre au théâtre élisabéthain.

Une vitalité euphorisante empare le plateau, surtout dans les scènes de groupe (de fêtes notamment). Declan Donnellan propose une mise en scène à la fois populaire, festive, gore, trash… On rit beaucoup dans cette version de la pièce, mais souvent avec un goût amer car elle possède quelque chose de sulfureux et de profondément tragique. Le spectacle comporte ici et là quelques ajouts un peu faciles mais plaisants comme la mort de la nounou (géniale Lizzie Hopley) dans les bras d’un escort boy en slip Diesel qui lui fait avaler de la cocaïne pour la faire parler.

Nick Ormerod complice de longue date de Donnellan signe une fois de plus une scénographie très pertinente. Il place l’action dans la chambre d’enfant d’Annabella où les nounours sont désormais relayés tout en haut de l’armoire et les murs tapissés de posters. Au début, l’adolescente est lovée sur son lit défait, avec un casque audio et un ordinateur à portée de main. Et cela sert totalement le propos du metteur en scène qui présente Annabella et Giovanni comme deux adolescents d’aujourd’hui. Il en magnifie la jeunesse, insolente, à la fois forte et fragile. Ils paraissent à la fois émouvants et effrayants dans leur absolutisme, leur capacité de transgresser et de soulever les tabous moraux sans limites et au prix de leur vie. Ils sont deux écorchés vifs, loin des clichés romantiques. Il y a encore en eux une part d’enfance et de jeu comme lorsque Giovanni enlève son tee-shirt pour se dessiner un cœur sur la poitrine avec le tube de rouge à lèvres de celle qu’il aime. La mise en scène est à dessin voluptueuse, charnelle. Lors de la scène du baiser que s’échangent Annabella et Giovanni, les corps s’étreignent, ils se dévorent, se consument littéralement.

Donnellan a réuni une troupe magistrale. On assiste à des numéros d’acteurs formidables et engagés. Ils sont toujours surprenants, varient les registres et les tons avec naturel et intelligence. Citons Suzanne Burden, Hippolita merveilleuse, Jack Hawkins subtil Soranzo, véritablement amoureux trahi, Jack Gordon, un Giovanni viril, solaire, très exalté et bien-sûr l’excellente Lydia Wilson, à la beauté juvénile, une jeune femme rock et sensible, victime d’un monde masculin et violée dans son intimité par la présence oppressante d’un chœur de boys en costumes de ville presque toujours présents sur scène. Pas de pitié pour la putain !

 

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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