Théâtre
Dissection d’une chute de neige : Christophe Rauck met en scène l’anti-féérie suédoise de Sara Strisberg au Théâtre du Nord

Dissection d’une chute de neige : Christophe Rauck met en scène l’anti-féérie suédoise de Sara Strisberg au Théâtre du Nord

19 mars 2021 | PAR Yaël Hirsch

Christophe Rauck a donc fait ses adieux au Théâtre du Nord en tant que directeur – il dirige le lieu et l’École professionnelle supérieure d’art dramatique depuis 2014 et part pour les Amandiers de Nanterre – avec une adaptation de la pièce de Sara Strisberg sur la reine Christine de Suède (1626-1689). Avant de tourner à l’automne prochain, cette sublime mise en scène a joué les 16, 17 et 18 mars à 15h pour un public de professionnels et d’étudiants. Nous y étions et vous en rapportons quelques fragments de flocons…

Il y a beaucoup de vie sous une petite pluie fine devant le Théâtre du Nord lorsque nous y arrivons mardi 16 mars dans l’après-midi. Le Théâtre est en état de siège d’autant plus affirmatif, paisible et joyeux que les étudiants passent des examens et jouent pour leurs professeurs. Au même moment, le directeur qui a tellement marqué le lieu propose pour un public de professionnels sa dernière création à ce poste : la pièce de la plus jeune membre jamais élue à l’académie du prix Nobel, l’auteure suédoise Sara Stridsberg. Caustique, féministe et complexe, son univers saisit et fait froid dans le dos, qu’il s’agisse de brosser le portrait de Valérie Solanas (lire notre critique du roman La fabrique des rêves, ici et son adaptation scénique,) ou pour brosser le portrait de la figure forte féminine de la cour de Suède immortalisée par Greta Garbo dans le film éponyme de Rouben Mamoulian (1933). La reine Christine donc, s’est retrouvée en 1632 seule héritière de son père Gustav II Adolphe, tué à la guerre à l’âge de 6 ans. En l’absence d’héritier mâle, c’est elle qui règne.

On la saisit au moment où elle passe à l’âge adulte et au moment du couronnement, isolée, sa mère partie vivre dans des contrées plus ensoleillée, et bataillant pour ne PAS se marier et surtout ne pas donner au royaume un héritier mâle. Cette reine rebelle était connue pour s’habiller en homme, aimer chasser et philosopher et refuser toutes les conventions. Sara Stridsberg la dépeint comme un monstre froid, manipulant les autres par perte d’elle-même, et refus d’une condition féminine terminant forcément par la mort en couches. Froid, c’est ce que le public ressent immédiatement ; le froid beau et scintillant de la neige, sur une scène noire cendre, avec dessus un grand bocal de lumière et de plumes blanches où évolue l’héroïne. Étonnamment, elle porte une vraie robe de princesse, soyeuse, vieux rose et à corset. Et pourtant le texte nous la présente toujours comme Roi/Reine, refusant d’épouser le veule et mou (mais gentil et aimant love) pour préférer le corps mince de sa suivante, Belle. De temps en temps, elle sort de sa cage enneigée pour discuter avec le fantôme ensanglanté de son père, où sortir de sa boîte « le philosophe » qui pose toutes sortes de questions de genre et dont elle finit par se séparer quand la leçon sur les destins des princesses de Suède est lumineuse pour tous…

Le texte est cru et parle de genre avec quelque chose qui oscille entre le classicisme d’un théâtre psychologique ou de l’absurde, et l’aspect très contemporain d’un féminisme à la fois affirmé et complexe. La mise en scène est d’autant plus glaçante qu’elle est féérique et Christophe Rauck arrive génialement à nous mettre mal à l’aise avec une beauté presque aussi pure qu’un flocon de neige (musique de Bach, scénographie à couper le souffle de Alain Lagarde, et lumières divines de Olivier Oudiou). En Fille du Roi – Reine Christine – Roi-Reine, Marie-Sophie Ferdane livre une performance d’actrice époustouflante : effrayante, fragile, habitée, perdue, elle campe parfaitement la lutte avec l’animalité et le destin de son personnage qui demeure malgré tout l’archétype d’une femme fatale… Autour d’elle, les autres comédiens s’activent entre grâce et grincement comme des allégories baroques menaçantes du pouvoir, de l’amour, de la mort et de la sagesse. Le tout forme une ronde qui nous encercle et sait nous charmer et nous terroriser à la fois. Dissection d’une chute de neige est une tragédie indémodable qui nous saisit avec violence et clarté.

À voir les 18 et 19 novembre prochains à la Comédie de Caen, du 25 novembre au 18 décembre au Théâtre des Amandiers et puis à Angers, Villeurbanne et Lorient. Captation sur France Culture , le 25 avril à 20h, dans l’émission Fictions/ Théâtre et Cie.

Dissection d’une chute de neige, de Sara Stridsberg, mise en scène : Christophe Rauck, avec Thierry Bosc, Murielle Colvez, Habib Dembélé, Marie-Sophie Ferdane, Carine Goron, Christophe Grégoire, Emmanuel Noblet, 2h10.

Visuels : © Simon Gosselin

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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