Théâtre

« Désobéir » ou se renoncer: Anne Monfort à la recherche des chaînes qui entravent l’indignation

« Désobéir » ou se renoncer: Anne Monfort à la recherche des chaînes qui entravent l’indignation

11 janvier 2018 | PAR Mathieu Dochtermann

Après l’incandescent Morgane Poulette en octobre, Anne Monfort revient au théâtre Le Colombier à Bagnolet avec un autre texte brûlant et poétique. Désobéir fait le constat des tragédies humaines que connaît l’époque, et interroge, avec une parole poétique et des images fortes, la faillite de la collectivité européenne à produire une réponse à hauteur des enjeux. Même si la pièce n’évite pas toujours les facilités, elle frappe juste, servie par trois acteurs bouillonnants de la rage de porter le texte. Une belle réussite.

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« Le monde était dans cet ordre-là quand nous l’avons trouvé », semble s’excuser le personnage de la magistrate venant de condamner Rob Lawrie, cet anglais qui avait tenté d’extirper une fillette de 4 ans de la « jungle » de Calais. A ce leitmotiv, qui sera repris par d’autres personnages, Désobéir répond par un cri, poétique et figuratif, documentaire autant qu’autofictionnel, mais un cri tout de même: est-ce une raison pour ne rien faire? Et si, face à la litanie des victimes, migrants éprouvant dans leur chair les conséquences de l’apathie collective, militants éprouvant judiciairement l’étouffement de toute velléité de suivre leur conscience, il n’est pas possible de nier que nous nous sommes perdus, nous la collectivité européenne, quelque part en chemin, alors reste cette question: pourquoi? Pourquoi un continent au sol si riche en charniers lutte-t-il avec une telle constance pour regarder ailleurs tandis que, par milliers, des cadavres s’entassent contre la clôture de son jardin?

C’est la question qui taraudait Anne Monfort, qui s’y est attaquée avec ses moyens, qui sont ceux de la représentation, de la poésie, de la métaphore spectaculaire. Pour matériau, elle a choisi de croiser l’actualité avec l’Histoire, pour faire dialoguer les morts de différentes époques, et tenter de nous toucher par les racines. Et parce qu’elle a éprouvé que la beauté de la langue ne dessert pas la force du propos ou l’urgence du sujet, elle a invité les mots de Mathieu Riboulet, qui, pour avoir été écrits pour une autre époque, aident à saisir ce qui, dans l’esprit collectif, a failli à rester vif pour pouvoir répondre encore aux appels à la conscience. Désobéir, c’est une injonction, devant un constat: ceux qui disent « non » sont réduits au mieux à des délinquants, au pire à des terroristes; entre les deux, il n’y a plus rien. Et pourtant entre les deux, ou à côté des deux, il devrait y avoir le politique: c’est cet espace-là, dont l’absence est déplorée, que le spectacle veut convoquer.

Au service du projet, une mise en scène efficace, où la lumière découpe des espaces et des plans multiples qui peuvent jouer simultanément, où le décor consiste en un improbable amas protéiforme rassemblé dans un coin de la pièce, fantôme de radeau de la Méduse qui se déshabille à mesure que les comédiens y grimpent, comme le squelette d’une vérité peu à peu mise à nue. La sonorisation est toute en retenue, ce qui est une bonne chose tant le texte est parfois difficile à saisir dans sa complexité.

Surtout, des comédiens qui arrivent à porter cette parole, à y croire, et à être convaincants, même s’ils rencontrent quelques moments de faiblesse. Pearl Manifold joue avec une précision qui confine parfois à la dureté, tenant un équilibre délicat entre le feu et la glace. Jean-Baptiste Verquin, qui surjoue quelque peu Rob Lawrie, se rattrape admirablement en se glissant avec délices dans la peau de Mathieu Riboulet narrant ses souvenirs. Katell Daunis, mal à son aise en magistrate, déploie par la suite de très belles nuances de jeu dans des personnages qui lui sont peut-être plus proches. Sans leur énergie, et sans leur capacité à se confronter à un texte difficile et à le restituer de manière compréhensible, la pièce ne tiendrait pas.

Anne Monfort fait donc dialoguer les morts des différentes époques, et les désobéissants qui leur ont été contemporains. Ces morts abstraits des livres, dont la pièce dit très justement qu’ils n’en sortent pour s’inscrire dans la chair que quand, finalement, ils s’inscrivent dans l’histoire des ancêtres. Ce n’est que par le lien avec une arrière-grand-mère et sa pelote de laine que la Semaine Sanglante est encore une cicatrice vive au cœur d’une jeune femme née au détour des années Mitterrand. De fil en aiguille, on comprend la proposition: c’est l’accumulation de ces strates de révoltes avortées, chacune avec ses martyrs, qui a lentement anesthésié la conscience collective. De Pierre Overney à Cédric Herrou, la capacité à s’émouvoir du sort de ceux qui tombent victime du combat pour leurs idées s’émousse mêmement, et le renoncement à tout horizon politique radicalement audacieux semble condamner à ne plus voir que des délinquants là où on aurait autrement vu des Justes. Générations égarées dans la quête du « jouir et faire jouir », quand la sexualité a finalement, elle aussi, été vidée de toute dimension politique?

Certes, et c’est ironique, la première de cette pièce s’est jouée le jour où la justice a prononcé un non lieu en faveur du gendarme qui avait causé la mort de Rémi Fraisse à Sivens: c’est l’un des objectifs de la pièce que d’être profondément ancrée dans la réalité immédiate de son époque, et la coïncidence ne pouvait mieux tomber.

Peut-être tout n’est-il pas parfait, encore, dans cette harangue spectaculaire. Ainsi, l’audience du procès de Rob Lawrie, où les personnages sont un peu caricaturaux, et où la pièce cherche trop la connivence facile et évidente. Ainsi également de la fin de la pièce, où se tente une mise en abîme du travail d’écriture des comédiens, qui ne semblent d’ailleurs pas totalement convaincus par la proposition et peinent à la porter, même si la séquence ouvre la possibilité de quelques rires bienvenus pour désarmer l’implacable tension qui s’est construite jusque là.  On n’échappe pas, par moments, à l’impression d’un certain manichéisme. Peut-être sont-ce des facilités qu’un texte politique peut se permettre, mais l’ambition dramatique s’y érode.

Quoi qu’il en soit, ces passages n’ôtent rien à la force globale du propos: le sentiment de l’importance, et de l’urgence, à pousser ce cri symbolique, avec la foi dans l’idée que les symboles ont de l’importance. D’autres s’y sont essayés, mais avec moins de finesse et de poésie peut-être. Anne Monfort tente ici de tenir un pari difficile, et s’en sort très bien: sans trop de complaisance, en évitant bien des écueils, elle touche ce qui en nous est encore capable de s’indigner. Le théâtre de tous temps a joué une fonction politique, et il est bon de voir que c’est une tradition qui ne s’est pas perdue.

Alors, la réponse à la question « Que faire de tous ces morts, où vivre, comment s’aimer? » pourrait être « Ce que nous voulons c’est un peu de politique entre – entre les gens, entre les corps… »

La pièce se joue en ce moment au théâtre Le Colombier à Bagnolet et jusqu’au 20 janvier. Elle sera ensuite du 20 au 22 mars au CDN de Besançon.


Conception et mise en scène Anne Monfort
Ecriture de plateau à partir d’Entre les deux il n’y a rien et Les Oeuvres de miséricorde de Mathieu Riboulet (éditions Verdier)
Dramaturgie Laure Bachelier-Mazon
Avec Katell Daunis, Pearl Manifold, Jean-Baptiste Verquin
Scénographie Clémence Kazémi
Lumières et régie générale Cécile Robin
Création sonore Julien Lafosse
Stagiaire mise en scène Julia Dreyfus
Production Coralie Basset / Day-for-Night
Diffusion Florence Francisco -Les Productions de la Seine
Relations presse Olivier Saksik – Elektronlibre
Photo Luc Danslaboîte

Infos pratiques

Centre Régional d’Art Contemporain à Sète
Le Nouveau Ring impasse Privée, 84000 Avignon
Amelie Blaustein Niddam
C'est après avoir étudié le management interculturel à Sciences-Po Aix-en-Provence, et obtenu le titre de Docteur en Histoire, qu'Amélie s'est engagée au service du spectacle vivant contemporain d'abord comme chargée de diffusion puis aujourd'hui comme journaliste ( carte de presse 116715) et rédactrice en chef adjointe auprès de Toute La Culture. Son terrain de jeu est centré sur le théâtre, la danse et la performance. [email protected]

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