Théâtre

Desdemona selon Sellars et Morrison : une femme d’aujourd’hui

Desdemona selon Sellars et Morrison : une femme d’aujourd’hui

16 octobre 2011 | PAR Christophe Candoni

Le metteur en scène américain Peter Sellars, enfant terrible et turbulent de la scène dramatique et lyrique, présente « Desdemona » au Théâtre des Amandiers à Nanterre. Le texte de la romancière noire Toni Morrison, écrit à partir de l’Othello de Shakespeare, concentre son récit quasi exclusivement sur le personnage de Desdémone qui s’y livre dans une longue prise de parole monologuée. Celle-ci est soutenue par la musique cuivrée et envoutante qu’a composée Rokia Traoré. La chanteuse malienne l’interprète en direct accompagnée d’un chœur féminin et deux musiciens.

Pas d’effet « coup de poing », pas de mise en scène volontaire, démonstrative et provocante mais plutôt ici la poursuite d’un travail qui repose sur une sobriété édifiante et délicate (un peu dans la veine du « Tristan et Isolde » qu’avait présenté Sellars à la Bastille). L’espace abstrait et dépouillé convient parfaitement. Très peu de décor : des pieds de micros, des instruments de musique, des bouteilles et bocaux en verre clairsemés sur un plateau magnifiquement éclairé.

La place la plus importante dans le spectacle est accordée à la parole, formidablement habitée, et au dialogue qu’elle entretient avec le chant, doux et puissant. La représentation prend la forme d’une veillée cérémoniale, où les morts se font entendre, avec ses longueurs, ses temps morts et ses répétitions. L’émotion naît à condition de ne pas décrocher. Si dans le drame de Shakespeare, elles ne sont que suggérées en arrière-plan avec l’apparition du personnage très secondaire de Barbary, la nourrice de Desdémone, l’Afrique et ses couleurs, sa profondeur, son ésotérisme, sont ici convoqués par la riche et prenante évocation musicale.

Tina Benko interprète Desdémone avec une présence radieuse. Elle en fait une idéaliste, une amoureuse endolorie et une combattante révoltée sans agressivité qui refuse l’asservissement lié à la tradition et la convention. Sa performance ultrasensible et tout en retenue est magnifique.

Pour cette nouvelle adaptation, Morrison et Sellars posent des problématiques à la fois universelles et contemporaines. La jeune épouse d’Othello a quitté sa famille, défié l‘autorité paternelle par amour, par besoin d’indépendance aussi et pour rejoindre le Maure dont elle est éprise. A travers elle, c’est le statut de la femme et l’inégalité des sexes qui sont questionnés. La démarche artistique est moins engagée que poétique mais elle est éminemment spirituelle et humaniste. Le spectacle fait méditer et dit ceci : « Il n’y a que la possibilité de la sagesse. »

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Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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