Théâtre

« Des paniers pour les sourds », à corps perdu dans la poésie

« Des paniers pour les sourds », à corps perdu dans la poésie

14 avril 2019 | PAR Mathieu Dochtermann

Des paniers pour les sourds est une mise en images poétiques inspirée par des poèmes de Paul Vincensini. La compagnie Le Liquidambar l’a présenté sur diverses scènes ce printemps, dont celle du Théâtre aux Mains Nues à Paris. En utilisant à plein les techniques du théâtre noir, les deux interprètes montrent l’errance muette d’un homme perdu dans sa propre introspection. Beau et pertinent, même si étonnamment sombre.

Un homme, assis sur une boîte, attend. Il est seul. Il est, manifestement, absorbé dans ses pensées. Finalement, c’est peut-être elles qui l’absorberont, perdu qu’il est entre des oiseaux-mains et des cimetières de lui-même. Au bout d’une longue errance, il finira par s’effacer, et devenir pur rémanence.

Des paniers pour les sourds est conçu comme un poème visuel, qui repose avant tout sur l’évocation et la suggestion. Ce qu’il présente d’abord sous une forme familière se dilue bientôt dans une étrangeté où les réalités s’imbriquent.

Il n’est pas simple de transposer un texte poétique à une forme scénique : c’est un exercice des plus délicats. Le choix d’Aurore Cailleret de n’utiliser que le pur théâtre visuel, sans aucun texte, est à la fois osé, et très intelligent, car elle s’évite toute possibilité de redite ou d’illustration. Il en reste un catalogue d’images, de transformations, d’impressions à former et à faire ressentir par un autre biais, une sorte de geste synesthésique poétique.

Les tableaux sont bien construits. Il y a des symboles assez évidents, tels ces trous qui se creusent petit à petit dans la tête du personnage. Il y en qui le sont moins, et qui, plus abstraits, se fondent imperceptiblement dans une réception d’ensemble. En tous cas les images expriment toutes quelque chose de fort, qui est clairement reçu par les spectateurs si l’on en croit leurs réactions audibles.

Dans l’ensemble, on est plutôt séduit par le résultat, qui ne doit pas peu au dispositif. La compagnie utilise en effet ici le théâtre noir, et donc la manipulation invisible dans un étroit couloir de lumière projeté par des découpes. Cela permet de donner un focus immédiat et puissant sur le corps marionnettique, très clairement humanoïde même si pas tout à fait à échelle, qui est d’abord utilisé. Mais cela permet également par la suite des effets d’apparition et de surgissement, ainsi que de disparition. Et cela autorise toutes sortes de jeux sur le mouvement et la corporéité, qui peuvent s’affranchir à l’occasion de tout réalisme pour dériver dans un autrement poétique.

La marionnette, par les jeux d’échelle qu’elle permet, et par sa capacité à osciller au seuil de cette interface entre réel et irréel, réaliste et onirique, était le medium évident de cette tentative de transposition réussie. Sans compter le fait qu’il est difficile de démembrer un comédien, tableau après tableau! La technique du théâtre noir est un beau pari, qui ne pardonne pas : la manipulation ne peut qu’être parfaite, tant du point de vue des positionnements que des trajectoires, des mouvements ou du rythme. De minuscules erreurs viennent se glisser ça et là, mais qu’on peut facilement pardonner à un spectacle encore très jeune.

Il en résulte tout de même une ambiance assez sombre, malgré de beaux éclairages chaleureux, qu’on dirait parfois presque mordorés. L’écriture étant très centrée sur l’introspection et la confrontation aux souvenirs, et la manipulation assez lente et appliquée, on se retrouve face à un spectacle qui ne s’accorde pas beaucoup de légèreté… alors que les poèmes de Paul Vincensini sont assez souvent joueurs, incisifs, pleins de vie et de lumière. C’est le parti pris de l’auteure, piochant dans une œuvre globale, d’avoir choisi de puiser son inspiration dans une seule facette du poète auquel son travail rend hommage.

Les marionnettes et masques en tous cas sont plastiquement très réussis, juste suffisamment étranges, avec des traits précis et une finesse qui confine à l’élégance.

On soulignera enfin la très belle mise en valeur du travail manipulatoire faite dans cette pièce. D’abord, évidemment, quand la main même des manipulatrices se fait marionnette, en figurant un oiseau. Mais également quand, à force de se désagréger sous les forces conjuguées de l’effort et de l’oubli, le corps tangible du personnage marionnettique finit par plus être, mais que sa présence se poursuit tout de même au travers des gestes de ses manipulatrices. C’est un moment très beau et très fort du spectacle, que cette présence aiguë du corps qui a pourtant disparu.

On ressort de ce spectacle avec la sensation d’avoir assisté à quelque chose d’extrêmement travaillé, et de joliment singulier. Abstrait sans doute, poétique en tous cas, sensible de toutes façons. Une belle utilisation de la marionnette, au service d’un projet audacieux mais plutôt bien mené. Cela donne en tous cas envie de le conseiller !

Distribution

Conception, mise en scène et scénographie : Aurore Cailleret
Poète de référence : Paul Vincensini, avec l’aimable autorisation de Maele Vincensini
Création des objets marionnettiques : Lolita Barozzi, Amélie Madeline et Reka Roser
Création sonore : Christophe Briz
Création lumière : Yannick Anché
Costumière : Hélène Godet
Collaborations : Sarah Clauzet, Frédéric Vern
Manipulation : Aurore Cailleret et Lolita Barozzi

Visuels: (c) Pierre Planchenault

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Mathieu Dochtermann
Passionné de spectacle vivant, sous toutes ses formes, des théâtres de marionnettes en particulier, du cirque et des arts de la rue également, et du théâtre de comédiens encore, malgré tout. Pratique le clown, un peu, le conte, encore plus, le théâtre, toujours, le rire, souvent. Critère central d'un bon spectacle: celui qui émeut, qui touche la chose sensible au fond de la poitrine. Le reste, c'est du bavardage. Facebook: https://www.facebook.com/matdochtermann

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