Théâtre

Des arbres à abattre au Théâtre La Colline

Des arbres à abattre au Théâtre La Colline

Alors que se joue encore Dans la jungle des villes de Bertold Brecht, le théâtre La colline présente du 17 mai au 15 juin 2012 l’adaptation Des arbres à abattre de Thomas Bernhard. Claude Duparfait et Célie Pauthe s’essayent à l’une des tâches les plus ardues qui soient : l’adaptation au théâtre d’une œuvre romanesque.

La discussion bernhardienne est étrange : elle parait toujours s’inscrire dans un long monologue : celui du prince dans Perturbation n’est jamais que celui du narrateur, il en va de même du peintre dans Gel. La parole se diffuse d’elle-même, s’auto-engendre, s’analyse en multipliant les interprétations. Tout n’est qu’interprétation des interprétations, eut dit Montaigne, l’un des auteurs qu’affectionnait Th. Bernhard. Les romans ne laissent aucune place aux différents personnages, mais donnent à entendre toutes les voix se bousculant dans une même conscience. Posons la question avec l’auteur : pouvons-nous dire autre chose que nous-mêmes, pouvons-nous faire autre chose qu’interpréter toutes nos raisons, celles-là mêmes qui nous échappent ?

L’exercice théâtral est difficile dans cette configuration : plus de personnages, seulement une voix diffuse et continue qui structure le roman Des Arbres à abattre ; plus de voix par ailleurs, mais une seule qui se dispute à elle-même ; plus d’espace théâtral, mais un espace intérieur, lieu même de la dispute.  Tout semble s’opposer à la représentation, la scène, et pourtant quelque chose de Bernhard était donné à La Colline.

La pièce se divise en trois temps caractéristiques et fonctionnant dans leur intrication. C’est d’abord le narrateur, assis dans son « fauteuil à oreille » : ce fauteuil est la scène même, l’homme ne fait que monologuer patiemment, avec minutie, sur l’invitation qu’il a reçue des Auersberger, qu’il n’a pas vus depuis une vingtaine d’années, pour un « dîner artistique ». Se met en place la dialectique la plus typique de l’auteur : le personnage déteste les Auersberger, déteste les « dîners artistiques », n’aurait pas du les rencontrer ce soir là ; mais il a accepté l’invitation, et de surcroit poliment et presque avec bonheur. Le deuxième temps est celui de l’intrusion des Auersberger (du « petit clan » s’il fallait évoquer cette subtile ressemblance avec les Verdurin de Proust) auprès du « fauteuil à oreille » : la scène s’élargit, s’allonge : on ne peut voir à la fois le narrateur et les Auersberger, avant que tout ce monde se retrouve près du « fauteuil à oreille » ; la scène s’est rétrécie, l’intrusion des éléments extérieurs, les Auersberger, ne se réduit plus qu’à la divagation du narrateur. Le « fauteuil à oreille », seul personnage, est le lieu du monologue. C’est ainsi que la troisième partie fera se succéder chaque personnage sur le fauteuil, chacun racontant ce qu’il doit à l’autre, ses agacements, ses contradictions surtout. Le narrateur se confronte à celles-ci. Encore une fois, le fauteuil est le véritable monologue, la voix unique de la pièce.

Si nous déplorons de ne pas voir les toujours trop longs monologues de Bernhard représentés, en une logorrhée forte, puissante, sur scène, nous reconnaissons le brio de la mise en scène, le cynisme affiché, la verve des acteurs. Un grand moment de théâtre, pour une pièce qui peut-être n’est pas du Bernhard, n’est pas en tout cas son roman, mais qui sait retrouver le ton fondamental de la parole bernhardienne dans son adaptation.

 

Visuels : © Elizabeth Carecchio

« Des arbres à abattre » | © D.R.

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DIANE ZORZI DU MAGAZINE DES ENCHÈRES

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