Théâtre

La dernière bande jubilatoire de Philippe Caubère à l’Athénée.

La dernière bande jubilatoire de Philippe Caubère à l’Athénée.

19 décembre 2017 | PAR David Rofé-Sarfati

Philippe Caubère revient à l’Athénée Louis Jouvet avec de nouveaux textes autobiographiques. Il se raconte, parle de ses souvenirs et du temps qui passe dans trois nouveaux seul-en-scène enfoncés profondément dans ce qui fait lien depuis près de 40 ans entre lui, son alter ego Ferdinand et son public. Philippe Caubére nous revient et il bande encore.

La fin de l’histoire de ses 30 ans.

Tout  commence en Avignon en 1981 avec la pièce La danse du Diable rejouée la saison dernière à l’Athénée. Ou plutôt en 1980, Philippe Caubère a alors 30 ans et il vient de quitter la troupe de Ariane Mnouchkine . Il avait  été l’Abdallah de L’Âge d’or,  l’un des plus beaux spectacles du Théâtre du Soleil, puis il avait incarné le Molière dans le film éponyme d’Ariane Mnouchkine.

En quittant la troupe du Soleil, il est un acteur en recherche de lui même. Il décide alors de se prêter à un exercice d’acteur incroyable : devant un homme de théâtre son  ami, Jean-Pierre Tailhade, et devant son épouse, Clémence Massart (actrice elle aussi), il improvise des heures, des jours et des nuits durant. Il improvise, retranscrit et compile ce qui va devenir le substrat de tous ces spectacles à venir. C’était en 1980 et aujourd’hui en 2017 il dit Adieu Ferdinand, car il va jouer les dernières notes prises en 1980. Et c’est absolument merveilleux.

Quoi? Ferdinand Faure ? Des adieux ? Pour de vrai ? « Il fallait bien que ça arrive… écrit Philippe Caubère.  D’aucuns penseront : « Il était temps ! » Voire : « C’est un peu tard… » Peu importe : c’est là. » Ferdinand Faure tire sa révérence, raccroche les gants, rend son tablier.

La proposition créée à Avignon au Chêne Noir en novembre sous le titre Roman d’un Acteur se décline en deux soirées. Dans la première soirée nommée Clémence se succèdent deux seul-en-scéne La Baleine & Le Camp naturiste. Dans La Baleine Philippe Ferdinand raconte sa première trahison sexuelle de son épouse Clémence pendant la création de L’Âge d’or. Une comédienne à la paire de fesses à la Bottero à l’étroit dans un ciré noir fixe l’attention du jeune Philippe Caubère. Nous cheminerons avec le comédien du bois de Vincennes au quartier de  Barbès dans un conte érotique, fantastique et jubilatoire. Ferdinand part à la pêche à cette baleine, en Capitaine Achab il chasse une Moby Dick sexuelle; et c’est admirable de poésie et de drôlerie. Dans Le Camp naturiste, Clémence entraîne Ferdinand au camp de Montalivet pour lui faire oublier et sa séparation douloureuse d’avec le Théâtre du Soleil, et le terrible échec de sa création de Lorenzaccio au Palais des Papes dans lequel il jouait le rôle titre. Puisque la majorité du camp est belge et que ce camp fut créé par des soldats nazis, Philippe Caubère se permet toutes les associations obscènes et toutes les plaisanteries grivoises. Il ne nous économise d’aucune inélégance, il ose associer camp de naturistes à camp de concentration et enchaîne les gags de carabin. Il est lourd, très lourd. Mais nous sommes lors d’un temps révolu, dans les années 80. Et puis, pour fuir ce médiocre-là, Ferdinand s’acharne à lire Proust. Par le génie de Caubère, les mots de la recherche du temps perdu deviennent, péripétie improbable, des objets comiques. 

La deuxième soirée commence dans la voiture pourrie de son ami Bruno. Lors d’un voyage vers la Belgique, les deux compères disserteront des raisons mystérieuses de l’appétence des avocates pour la sodomie, La pièce s’appelle Casino de Namur, car par l’espièglerie de Caubere nous ne verrons jamais ce casino tandis que nous rencontrerons la famille Pétrieux, gros cultivateurs de betteraves, propriétaires rustres d’une maison en plastique au solide effet comique. Cette famille transmettra à Ferdinand le vice de gagner.  Et à Bruno, celui de perdre.

Les trois talents de Caubère.

Les trois tranches de vie sont désopilantes. Philippe Caubère a ce talent fabriqué par une diction souriante et une gestuelle de danseur de transformer son texte en un texte à rire. Il sait nous donner à voir dans un seul mouvement une voiture, une porte, une famille entière d’agriculteurs, une rue à Barbés, un minaret à Alger ou une foule d’un camp de naturistes. Philippe Caubère est un sorcier de l’acting.

Son texte est aiguisé, toujours déréalisé. Par ce qui ressemble à de l’excès, il sait comme peu d’auteurs parler de son prochain. Il est un auteur généreux et s’il ose les obscénités c’est d’abord parce que son public le suit depuis presque quarante ans et qu’il connaît de lui sa pudeur et son élégance. C’est aussi parce qu’il aime s’amuser, il est un bouffon flamboyant. Sa poésie rabelaisienne est au service d’une cause, celle de se raconter dans un amour de la scène qui réclame le partage avec le public et cible l’émergence durant la représentation d’une complicité et d’une camaraderie avec la salle. Par exemple, le discours à la radicale et hilarante mauvaise foi pour justifier son envie d’adultère avec la baleine est succulent car il nous transforme en complice de cette mauvaise foi qui devient dans cette joyeuse connivence une tactique collective. Philippe Caubére est en cela un sorcier du verbe.

Le spectacle imaginé lorsque le comédien a trente ans échappe au temps qui passe. Nous pourrions croire chez l’auteur à une pente à la nostalgie, mais dans le camp de naturistes au milieu des fesses molles et des sexes fatigués il ne parvient jamais à lire Proust. Caubère n’est pas un nostalgique, il revisite sa vie, car le tout se cache dans ces péripéties de jeune homme. À la manière du vieux Krapp de Beckett mais autrement plus optimiste, il se parle à lui même en enjambant le temps. Philippe Caubère est un sorcier du temps. Dans ce pli de ses années 80, il coud son édifice artistique. 

Le spectacle remet l’acteur au centre de la question de l’art dramatique. Et nous rappelle que le théâtre est l’affaire d’une circulation entre les comédiens et les spectateurs. Avec Caubère, et le spectacle est à ne pas rater pour ceci, c’est de l’amour qui circule.

 

 

Crédit Photos Michèle Laurent

 

Adieu Ferdinand ! création 2017
=> trois contes en deux soirées spectacles jouées en alternance :
première soirée : Clémence (La Baleine & Le Camp naturiste)
deuxième soirée : Le Casino de Namur (Les Pétrieux)
Trois contes écrits, mis en scène et joués par Philippe Caubère
après avoir été improvisé 34 ans plus tôt devant la caméra de Pascal Caubère
et les regards de Clémence Massart et Véronique Coquet
assistant à l’écriture Roger Goffinet
lumière Claire Charliot
son Mathieu Faedda

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David Rofé-Sarfati
David Rofé-Sarfati est Psychanalyste, membre praticien d'Espace Analytique. Il se passionne pour le théâtre et anime un collectif de psychanalystes autour de l'art dramatique www.LautreScene.org. Il est membre de l'APCTMD, association de la Critique, collège Théâtre.

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