Théâtre

De la montagne et de la fin, émouvante Tsvetaeva à la Maison de la Poésie

De la montagne et de la fin, émouvante Tsvetaeva à la Maison de la Poésie

11 mars 2011 | PAR Yaël Hirsch

La Maison de la poésie met la poétesse russe Marina Tsvetaeva à l’honneur, avec un spectacle qui se concentre sur les écrits que lui a inspiré sa liaison avec Constantin Rodzévitc. Dans une mise en scène de Nicolas Struve, la comédienne Stéphanie Schwartzbrod joue seule sur scène des extraits de leurs correspondance et le superbe poème que Tsvetaeva a écrit après leur rupture. Un chaos poignant, qui bouleverse autant les mots traduits que l’ordre du monde, de la vie et de l’amour.

Mariée à Sergueï Efron, militaire engagé du côté des blancs, Marina Tsvetaeva a perdu une enfant à Moscou dans la grande famine de 1921 et retrouvé son époux à Berlin. La famille décide d’aller vivre à Prague en 1922, où Tsvetaeva rencontre Constantin Rodzévitc, son « chevalier de Prague » (ou plutôt de sa banlieue) qui devient son amant. Tsvetaeva est très lasse à ce moment de la vie et n’arrive plus à écrire. Cette histoire de quelques mois rappelle la poétesse du côté de la vie et de la passion. 31 lettres de l’amoureuse précieusement gardées par Rodzévitc témoignent de l’intensité des sentiments (trad. et adaptation Nicolas Struve). Après la rupture, Tsvetaeva écrit le bouleversant « Poème de la fin » (trad. Eve Malleret) qui condense la révolte contre les sentiments qui ne peuvent finir sans se dédire, sans injurier la vie et la sensation de solitude et de désolation d’une femme qui n’a plus que ses mots de poète. Pour Tsvetaeva, « tout poète est juif » dans la mesure où il fait le choix de mots par rapport à la vie et n’est jamais vraiment citoyen du monde.

Du quotidien joyeux et intelligent de la vie d’exilée amoureuse, le spectateur passe aux mots violents, révoltés, et désordonnés du poème. L’intensité grimpe lentement pour porter le spectacle vers une apothéose qui passe avant tout par le texte. Nicolas Struve et le scénographe George Vafias ont pensé la mise en scène de ces deux textes à partir de la tension qui existe entre l’écriture ou la vie. Des chansons traditionnelles russes, des photos et des vidéos de l’époque, rappellent au début le contexte historique, mais le spectacle s’éloigne vite des contingences pour entrer dans la vie intérieure de la poétesse. Entièrement habitée par Tsevtaeva, Stéphanie Schwartzbrod incarne ses mots pendant 1h20 et joue avec eux comme avec le décor du quartier praguois et avec les ponts qui la fascinent sur des rivières de peinture. Elle semble en attente -une attente gaie- jusqu’à la rupture et le déferlement de ce que l’auteure elle-même appelait « le chaos originel ». Ce chaos originel vocifère à l’universel et touche avec violence un public venu écouter en français les mots de la fin de la poétesse russe.

« De la montagne et de la fin », suivi du « Poème de la fin » de Marina Tsvetaeva, traduction, adaptation, mise en scène : Nicolas Struve, jeu : Stéphanie Schwartzbrod, scénographie : George Vafias, durée du spectacle 1h30.

« Bien sûr, il faut un miracle. Donnez-moi d’y croire. Oh, j’ai trouvé le mot: En amour je suis un chaos, et seulement en amour. Et un chaos – vous savez quoi? – encore endormi, aux yeux encore clos. Chaos qui doit ouvrir ses yeux sur les étoiles« . Marina Tsvetaeva, « De la montagne et de la fin », LETTRE VIII, 9 octobre 1923, le matin.

La traduction par Eve Malleret du poème de la montagne et du poème de la fin est disponible aux éditions l’âge d’homme.

Visuel : Béatrice Logeais

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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