Théâtre

Dans La Mission de Müller, Michael Thalheimer déterre les idéaux trahis de la Révolution

Dans La Mission de Müller, Michael Thalheimer déterre les idéaux trahis de la Révolution

15 novembre 2014 | PAR Christophe Candoni

L’âpre pièce d’Heiner Müller retrouve sa puissante force de frappe grâce au metteur en scène allemand Michael Thalheimer qui fait surgir d’une fosse creusée à même le plateau obscurci de La Colline les vieilles utopies révolutionnaires qui reprennent corps dans des giclées de sang et de saletés. 

Quand Heiner Müller questionne l’héritage d’un des fleurons de l’histoire française, ce n’est pas pour en vanter d’illusoires mérites mais pour livrer de l’événement une lecture au pessimisme cinglant. Le dramaturge allemand pointe sans concession le renoncement à la liberté espérée par le peuple dans le sang versé et l’échec d’un engagement politique et éthique bafoué.

Trois émissaires sont envoyés en Jamaïque pour initier l’insurrection du peuple Noir sous domination anglaise. Quand Bonaparte prend le pouvoir à Paris, l’aspiration à l’abolition de l’esclavage se voit démentie et leur mission caduque. Debuisson (formidable Charlie Nelson) y a cru. Il a voulu ce renversement de l’ordre du monde tel qu’il est établi. Las et croulant, il retourne à ses privilèges de classe. Ses comparses, Sasportas, ex-esclave d’Haïti et Galloudec, paysan hébété, voudraient eux continuer un combat perdu d’avance contre le colonialisme et n’en reviennent pas. La force de contestation laisse place à l’immobilisme. Le terrible abandon de la lutte et de tout idéal, c’est cela le propos de La Mission, une œuvre dure, incendiaire, provocatrice à dessein, profondément désenchantée, où la révolution revêt son masque de deuil. Et il ne faut pas compter sur Michael Thalheimer pour signer un spectacle plus aimable que ne l’est le texte.

Au cœur d’un plateau resserré et privé de lumière, sous un éclairage blafard et spectral trouant l’obscurité ténue, une trappe béante et une grande roue qui tourne à l’intérieur sur elle-même comme une allégorie du temps et du destin inéluctables. Des tréfonds de la scène entaillée, elle broie et ramasse les personnages un à un comme des fantômes errants pour les exposer crûment à la rampe. Tout part du vide et y retourne. Cyclique et mortuaire, sans issue ni illusion, c’est la lecture passionnante de La Mission par Thalheimer.

La pièce de Müller a été rarement montée. Après Philippe Adrien et Matthias Langhoff, c’est une star des scènes allemandes qui s’y colle : Michael Thalheimer, que Stéphane Braunschweig a fait connaître en France avec des superbes spectacles comme Liliom et Lulu au TNS, puis Die Ratten à Paris et bientôt sa bouleversante mise en scène des Geschichten aus dem Wiener Wald d’Horvath avec le Deutsches Theater de Berlin.

Thalheimer développe un geste théâtral à nul autre pareil, direct, d’une netteté sèche. Il opte pour un jeu frontal, complètement déréalisé. A la manière d’un puriste radical, il fait un théâtre explosif et incandescent, parfois très appuyé mais toujours signifiant. Sans atours, bien moins apprêté que ne l’est trop souvent le théâtre français, il se concentre véritablement sur le propos pour en faire ressortir l’électricité tapageuse à l’instar des riffs de guitare qui le soutiennent. Il y distille beaucoup d’humour et d’ironie comme dans le dialogue bouffon entre Danton et Robespierre devenus des clowns en slips et perruques poudrées, et un cynisme grinçant directement inspiré de Müller lui-même. Comment ne pas reconnaître son Arturo Ui du Berliner Ensemble quand l’un des acteurs tire sa langue vermillon et forme avec ses bras une croix gammée.

Au cœur de ses spectacles, l’acteur est paroxystique. Les comédiens dont une bonne partie faisait déjà partie de la première création française de Thalheimer (Combat de nègre et de chiens de Koltès en 2010 à La Colline) forcent les corps dessinés et surexpressifs dans une veine expressionniste mais le jeu cède trop souvent à l’emphase et c’est dommage. A l’inverse, le très charismatique Stefan Konarske est hallucinant dans le monologue kafkaïen de l’homme dans l’ascenseur – un morceau de bravoure – où droit comme un i dans un petit costume gris, il adopte une allure et un débit mitraillette rappelant l’éructant Führer. Il est à lui seul, tout en nervosité rageuse, le monde détraqué que décrit Müller et donne une impressionnante leçon de théâtre et de jeu à l’allemande.

Photo © Elisabeth Carecchio

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