Théâtre
Dans la mesure de l’impossible : Tiago Rodrigues documente l’humanitaire

Dans la mesure de l’impossible : Tiago Rodrigues documente l’humanitaire

04 février 2022 | PAR Yaël Hirsch

La Comédie de Genève présente deux pièces du nouveau directeur du Festival d’Avignon : avant la reprise en mars prochain de La Cerisaie de Tchekhov, donnée l’an dernier dans la cour du Palais des papes (lire notre article), on peut y découvrir jusqu’au 13 février une création : Dans la mesure de l’impossible. Imprégné des témoignages de travailleurs du CICR et de MSF, ce théâtre documentaire n’est pas sans beauté, mais n’arrive pas tout à fait à nous bousculer hors des images attendues.

« I hate theater », ce sont les premiers mots prononcés sur scène. Le théâtre, c’est ennuyeux et c’est un des luxes du monde du « possible » où l’on boit des cafés, vit en famille sous un toit solide, avec de l’eau chaude et courante…

La superficie de l’impossible

Avec un sens de l’ironie et de la distance, Tiago Rodrigues s’est donc immergé dans Genève et est allé interviewer des travailleurs de deux des plus grosses associations humanitaires, employant des dizaines de milliers de personnes dans le monde : la Croix-Rouge et Médecins Sans Frontières. Il a recueilli leurs mots en anglais et en français. Et puis il s’est mis à écrire en portugais. Et puis une grande partie du spectacle a été retraduite en français et en anglais et a évolué avec les quatre acteurs et le percussionniste, au fil des répétitions. Ce théâtre documentaire ne livre donc pas la matière brute des témoignages mais la retravaille, volontiers du côté de la poésie, avec cette notion forte et centrale de « l’impossible ». En refusant de situer aucune action ou histoire, l’impossible crée une zone géographique aux contours flous : tous ces lieux fantomatiques où le conflit, les bombes, la mort en masse de civils et la faim ont lieu… Et en interrogeant non pas les victimes, mais ceux et celles qui viennent les aider et/ou leur tenir la main quand il n’y a plus rien à faire, la pièce pourrait rapporter de profondes secousses humaines de cette zone grise et mouvante…

Lumineuse scénographie

La grande force du spectacle, c’est sa scénographie, signée Laurent Junod et Laura Fleury, avec aux lumières Rui Monteiro, terriblement belle, qui installe au centre et comme organe vivant ce grand linceul qu’est la tente blanche. Cet immense linge blanc cache dans ses replis le pouls du batteur, parfois si puissant que nous sommes bien contents d’avoir pris des bouchons d’oreilles à l’entrée. La tente figure aussi la précarité, le bivouac, ou ces hôpitaux de fortune dans lesquels les travailleurs interviewés accompagnent comme ils peuvent des blessés en stade critique. Les comédiens en bougent les fils comme des lignes de combat. La tente  s’ouvre comme une fleur au fur et mesure qu’on avance dans le spectacle.

Les variations humanitaires

Pendant un peu plus de deux heures, donc, les comédiens concentrent et condensent les paroles échangées. Les étapes sont classiques et cela pourrait être un scénario de film documentaire : la difficulté de s’asseoir et de parler de soi, ce qui a motivé l’engagement dans l’humanitaire et comment ce travail fonctionne comme une drogue, le baptême du feu, l’absurde du retour à la vie normale, un des moments les plus beaux, le pic du désespoir et le découragement. Ces étapes tournent, avec les voix des comédiens qui parlent et chantent admirablement en trois langues. Et elles contiennent trois mises en garde, somme toute assez prévisibles et simplificatrices : 1/ les travailleurs de l’impossible ne sont pas des héros, ils font ce qu’ils peuvent, c’est tout, 2/ si on leur demande de « raconter une histoire », alors il faut assumer d’être patient et aux prises avec la terreur et 3/ l’impossible est toujours complexe car la politique est ravageuse. Ces trois idées sont répétées, comme dans des variations musicales, au fur et à mesure que la pièce avance et transforme littéralement les voix individuelles en masse, en chœur antique qui danse, tourne, se déplace et finalement vit la même scène impossible et tellement attendue : la réaction d’une mère qui perd son enfant en pleine tempête.

De belles images, trop attendues

« Les gens normaux ne savent pas que tout est possible » : c’est une phrase de David Rousset, l’auteur de l’Univers concentrationnaire, qu’Hannah Arendt cite souvent dans Les Origines du totalitarisme, l’essai qu’elle dédie à comprendre les rouages de cet impossible qui est arrivé. Quand il appelle « impossible » ce qu’il documente à travers ceux et celles qui sont allés chercher ces situations extrêmes, Tiago Rodrigues offre de belles images, mais trop attendues. Certes, le jeu des comédiens est admirable, certaines scènes racontées sont saisissantes et certainement la sublimation des propos recueillis est très fidèle. Mais tout ceci reste bien sage et semble long, à la mesure du solo de batterie final, qui, de même que les longs récits, nous force un peu la main pour être ému avec des épisodes et des métaphores dont nous abreuvent déjà les médias. On applaudit la performance, mais on se dit qu’en effet, si c’est juste pour repartir avec des images de photojournalisme en tête, avec la conclusion que « show must go on », et la morale explicite que la politique crée du désastre humanitaire, c’est tout de même dommage. Alors, peut-être aurions-nous tout de même préféré entendre les victimes …

Dans la mesure de l’impossible, Texte et mise en scène de Tiago Rodrigues, avec Adrien Barazzone, Beatriz Brás, Baptiste Coustenoble, Natacha Koutchoumov et Gabriel Ferrandini (musicien), Traduction : Thomas Resendes, Scénographie : Laurent Junod, Wendy Tokuoka, Laura Fleury, Composition musicale : Gabriel Ferrandini, Lumières : Rui Monteiro, Son : Pedro Costa, Costumes et collaboration artistique : Magda Bizarro, Assistanat à la mise en scène : Lisa Como Fabrication, décor : Ateliers de la Comédie de Genève. 

Visuels (c) MAGALI DOUGAD / Comédie de Genève

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Yaël Hirsch
Co-responsable de la rédaction, Yaël est journaliste (carte de presse n° 116976), docteure en sciences-politiques, chargée de cours à Sciences-Po Paris dont elle est diplômée et titulaire d’un DEA en littérature comparée à la Sorbonne. Elle écrit dans toutes les rubriques, avec un fort accent sur les livres et les expositions. Contact : [email protected]

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