Théâtre
[Critique] une « Phèdre » incandescente sous les voûtes du Théâtre de Nesle

[Critique] une « Phèdre » incandescente sous les voûtes du Théâtre de Nesle

12 janvier 2014 | PAR Olivia Leboyer

 

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Avec Phèdre, nous sommes sur des terres familières. Du premier vers, où Hippolyte s’inquiète du sort de son père Thésée, au dernier prononcé par Thésée, justement, la musique racinienne, partition bien connue, nous touche directement. La première création de la Compagnie Bernard Belin, au Théâtre de Nesle, est une réussite.

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C’est Thésée que l’on croit mort et qui, contre toute attente, revient parmi les vivants, où il n’a plus tout à fait sa place. L’aveu de Phèdre à Hippolyte, irrépressible, a bouleversé Trézène, dont le séjour n’a plus rien d’aimable. Un peu comme le colonel Chabert de Balzac, le retour de Thésée, loin d’être fêté comme il se doit, fait l’effet d’un coup de tonnerre, d’une fausse bonne nouvelle. Jean-Marie Bellemain, en Thésée, joue remarquablement l’état de stupéfaction, presque d’hébétude, qui frappe ce roi. Ne retrouvant plus les choses à leur place, il s’interroge, questionne, avec toujours un temps de retard. Face à lui, son fils, le superbe Hippolyte, au cœur si pur, au front si noble. Thomas de la Taille incarne un Hippolyte impressionnant d’intensité, de maîtrise. Tenaillé entre sa piété filiale et son amour pour Aricie, il doit sans cesse réprimer ses impulsions, par sens de l’honneur. Les deux jeunes comédiens, Thomas de la Taille et Clémentine Stépanoff (que nous avons vue, et qui joue Aricie en alternance avec Maryvonne Coutrot) possèdent une beauté frappante, qui sert parfaitement les personnages.

Ce Phèdre de la Compagnie Bernard Belin (ex-pensionnaire de la Comédie Française) est une belle réussite. Le metteur en scène est parvenu à restituer l’atmosphère trouble et passionnelle de la pièce, tout en maintenant une sobriété, une rigueur admirables. Se dégage une sorte de nostalgie. Ces vers que l’on a tant entendus résonnent avec une clarté, une fraîcheur singulières (notamment le fameux « morceau » du récit de Téramène, délivré avec émotion par Michel Pilorgé). Les comédiens respectent toutes les liaisons, la langue de Racine prenant alors toute son ampleur. Et assister à Phèdre au Théâtre de Nesle, une cave aux belles voûtes, permet une très grande proximité. Nous voyons, de tout près, les larmes dans les yeux de Phèdre, les tressaillements de mâchoire d’Hippoltye, les sombres regards d’Œnone (excellente Christine Narovitch), et le vers de Phèdre (III, 3) : « Il me semble déjà que ces murs, que ces voûtes / Vont prendre la parole, et prêts à m’accuser, / Attendent mon époux pour le désabuser » prennent leur sens plein sous les voûtes de ce Théâtre de Nesle. Et Phèdre ? Sonia El Houmani, vêtue de velours pourpre, couverte de rubis étincelants, combine un port altier et une posture plus repliée, épaules légèrement voûtées, bras en arrière, qui semble celle d’un animal blessé. Elle est une Phèdre magnifique, monstre épouvanté par sa propre passion, terriblement humaine.

Phèdre, pièce de Jean Racine; mise en scène Bernard Belin, Théâtre de Nesle, avec Sonia El Houmani, Christine, Narovitch, Thomas de la Taille, Michel Pilorgé, Jean-Marie Bellemain, Clémentine Stépanoff en alternance avec Maryvonne Coutrot, Sophie Fontaine en alternance avec Margaux Laplace; cotumes Bruno Marchini.

visuels: affiche et photo officielles du spectacle.

Informations pratiques:

Théâtre de Nesle

8 rue de Nesle, 75006 Paris

21h, du 5 décembre au 15 février, les jeudis, vendredis et samedis

Réservations: 01 46 34 61 04

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Olivia Leboyer
Docteure en sciences-politiques, titulaire d’un DEA de littérature à la Sorbonne  et enseignante à sciences-po Paris, Olivia écrit principalement sur le cinéma et sur la gastronomie. Elle est l'auteure de "Élite et libéralisme", paru en 2012 chez CNRS éditions.

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