Théâtre
[Critique] « Ivanov » de Tchekhov / Luc Bondy à l’Odéon : avant que l’ennui ne nous achève

[Critique] « Ivanov » de Tchekhov / Luc Bondy à l’Odéon : avant que l’ennui ne nous achève

21 février 2015 | PAR Matthias Turcaud

Luc Bondy met en scène à l’Odéon Ivanov de Tchekhov, une pièce sur l’ennui, la banalité, les violences ordinaires, les mensonges vitaux et la mort, avec un décor de Richard Peduzzi aux allures de tombeau géant. Dépressifs suicidaires avec une corde déjà prête à la maison s’abstenir.

[rating=3]

La pièce en quatre actes de Tchekhov, écrite en 1887, fut d’abord étiquetée « comédie » – avant d’être changée en drame -, mais, ici, c’est vraiment sinistre. A commencer par l’imposant décor imaginé par Richard Peduzzi dans lequel les personnages semblent comme écrasés, leur habillage presque uniformément noir ainsi que les lumières sombres qui obscurcissent leurs traits – donnant au mariage final un air d’enterrement, et le marié a d’ailleurs le teint bien cadavérique. Un des personnages déclare : « Ce n’est pas une noce, c’est un bouge », et le spectacle exhale en effet une odeur malsaine. Il est question aussi de décadence, d’une jeunesse oisive livrée à elle-même, d’une joie superficielle qu’on s’empresse d’afficher – comme on s’empresse aussi de jouer au whist, d’avaler prestement sa (très) généreuse goulée de vodka, ou de s’empiffrer de gâteau – afin de faire passer le plus vite possible la pilule de cette vie aussi absurde qu’insupportable et terne, où toutes les vertus ne semblent que des leurres et des chimères, où le mal et l’ennui sont partout.

Une distribution inégale mais dans l’ensemble tout de même assez juste se met au service de la pesanteur, de la lourdeur, du tragique du texte de Tchekhov et des partis-pris de mise en scène et de scénographie. On peut notamment retenir Marina Hands en épouse mourante et trompée, Yannick Landrein en médecin et honnête homme et qui ennuie tout le monde par ses quatre vérités sans cesse ressassées, ou encore Chantal Neuwirth avec sa chair épanouie et sa bonne humeur guillerette mais terriblement précaire comme tout le reste. Micha Lescot enfin, Tartuffe l’an dernier chez le même metteur en scène, incarne avec précision la nonchalance du personnage éponyme, et son vide camusien ; n’hésitant pas, aussi, à se rendre complètement détestable, allant loin dans ce registre. Bondy sait incarner l’ennui, et la tristesse généralisée en des tableaux puissants – comme une danse sinistre qui fait tomber un gâteau rose qui trônait avec un orgueil ridicule au milieu de l’avant-scène. On regrette seulement que, dans la durée tout de même conséquente du spectacle (3h20), la puissance tragique de la pièce se dilue et s’étiole quelque peu. Le spectacle peut être recommandé aux gens bien dans leur peau, heureux en couple, et joyeux de nature, tous les ravis de la crèche et optimistes indécrottables devant l’Eternel. Cependant, je ne réponds pas des suicidaires, que le cynisme et le pessimisme sans fond de la pièce pourraient bien risquer d’achever.

Crédits photo : Thierry Depagne.

Ivanov, texte d’Anton Tchekhov, première version, traduite par Antoine Vitez, mis en scène par Luc Bondy. Avec Micha Lescot, Marina Hands et Victoire du Bois. A l’Odéon, place de l’Odéon (6ème). Téléphone : 01 44 85 40 40.

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4 thoughts on “[Critique] « Ivanov » de Tchekhov / Luc Bondy à l’Odéon : avant que l’ennui ne nous achève”

Commentaire(s)

  • TURCAUD Marie

    ce n’est pas le genre de pièce qui me tente, si tu veux rendre l’âme avant la fin !

    février 23, 2015 at 12 h 58 min
  • AV

    Que d’inexactitudes dans cette critique… Avez-vous réellement vu la pièce ?? Le décorateur s’appelle Richard Peduzzi, et non pas Richard Pezutti… Ouch… Le rôle du médecin est tenu par Yannick Landrein et non pas par Fred Ulysse qui joue lui un joueur de cartes…

    février 25, 2015 at 17 h 37 min
  • Matthias Turcaud
    Matthias Turcaud

    Oui j’ai réellement vu la pièce, il me semble que ça peut se percevoir dans ma critique. Voir une pièce n’a rien à voir avec bien connaître des noms, je ne comprends pas votre argumentation, mais au temps pour moi pour les deux coquilles, que je viens de corriger et pour la correction desquelles je vous remercie.

    février 26, 2015 at 2 h 26 min
  • J’ai été bouleversée par la force du désespoir qui se dégage d’Ivanov. Micha Lescot, prodigieux comédien, qui nous plonge dans notre propre incertitude, notre manque de foi, nos lâchetés répétées, mais aussi dans l’épaisseur humaine de nos ambiguïtés.Tous les comédiens concourent à peindre ce que nous cachons tous, et donc la pièce de Tchekov a au moins le mérite de nous débarrasser pour un moment de nos vanités et médiocrités, pour peut-être nous mettre au coeur de notre vérité. Et bravo à Luc Bondy pour sa valeureuse persistance à nous offrir du vrai théâtre, c’est-à-dire, nous mettre au coeur de nous-mêmes.

    avril 13, 2015 at 16 h 14 min

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