Théâtre
Comédie / Wry smile Dry sob : l’horrifiante absurdie de Silvia Costa au Festival d’Automne

Comédie / Wry smile Dry sob : l’horrifiante absurdie de Silvia Costa au Festival d’Automne

07 janvier 2022 | PAR Yohan Haddad

Silvia Costa signe pour le Festival d’Automne un spectacle entre théâtre et performance scénique de grande originalité, mêlant habilement absurde et horreur.

Deux temps, un mouvement

Conçue pour le Festival d’Automne 2021 (qui déborde sur 2022), la nouvelle pièce de Silvia Costa, présentée au Centre Pompidou, est une véritable révélation. La metteuse en scène n’en est pas à son premier coup de maître pour le festival : elle y a notamment signé une adaptation remarquée du Poil de Carotte de Jules Renard en 2016, ainsi qu’une adaptation originale d’un récit de Cesare Pavere en 2018. Sa nouvelle pièce Comédie/Wry smile Dry sob est un véritable spectacle d’une grande originalité. Il se voit doté d’une segmentation en deux parties, apparaissant à première vue comme bien distinctes et semblant partager peu de similarités.

Le premier segment est l’adaptation d’une pièce peu connue de Samuel Beckett, Comédie, qui reprend les thèmes chers à l’auteur, entre dialogues entrecoupés et situations insensées. Silvia Costa fait le choix d’effacer un travail du corps habituellement si cher à Beckett pour y restituer dans son plus simple appareil la beauté de son langage. Un projecteur de faible luminosité s’attarde successivement sur les visages de trois comédiens, deux hommes et une femme. Ils interprètent le texte avec une grande justesse, poussant les traits du visage afin de mieux restituer l’ensemble. Malgré un caractère répétitif qui apparaît comme préjudiciable au bout de quelques minutes, la courte durée du segment en fait néanmoins un moment d’humour original, puisant ardemment dans le travail des comédiens.

Cette mise en bouche permet d’introduire adéquatement le deuxième segment de la pièce. Intitulé Wry smile Dry sob (littéralement Sourire ironique, Sanglot sec), son titre en préfigure un changement de direction radical, antithétique aux thèmes de la première partie. Silvia Costa réutilise ses trois acteurs au profit d’une performance scénique mystérieuse, plongeant ses personnages dans un univers baroque, proche du Twin Peaks de David Lynch, là où le caractère absurde y prend comme un air de normalité. Le décor de la scène est ici réduit aux éléments du quotidien, constitué d’une simple table et d’une étagère sur fond vide, renforçant cette idée de banalité.

Le rapprochement entre ces deux segments prend alors tout son sens : ils sont connectés à une absurdité assourdissante. Elle passe par le verbe à travers le travail de Beckett, et par la danse par le travail original de Silvia Costa elle-même, y privilégiant l’absence de parole au profit d’une véritable étude du corps dans toute sa splendeur.

Effondrement de l’humanité

Au-delà des qualités techniques et esthétiques évidentes de la pièce, le secret principal de sa réussite tient avant tout de son ambiance, aux confins de l’apocalyptique. À travers un travail du son extrêmement méticuleux, les personnages de Wry smile Dry sob basculent lentement dans l’horreur. Ils sont alignés à une gradation sonore, composée au départ de simples tapotements, glissant lentement vers une apparition de musique « horrifique » rappelant les standards de Krzysztof Penderecki. Afin d’alimenter l’effroyable en continu, Costa force le spectateur à regarder partout, les personnages agissants séparément sur la scène, basculant lentement dans une folie incontrôlée.

La pièce joue habilement avec les nerfs du spectateur en y faisant apparaître, de manière indiscernable à l’œil, trois corps féminins aux courbes sculptées et aux visages effacés par des masques, qui apparaissant tels des créatures venant hanter l’espace. Au fil de la pièce, le cadre s’assombrit, les corps se dénudent, basculant lentement vers la luxure comme dernière solution pour effacer les maux d’un monde qui s’effondre, se touchant pour se plaire aussi bien que pour se protéger. Avec ce show d’une rare intensité, Silvia Costa signe une terrifiante allégorie de l’absurdité du quotidien, laissant son spectateur face à la fatalité de l’inexpliqué afin d’y influer au mieux sur ses émotions.

Comédie

Mise en scène de Silvia Costa

Texte de Samuel Beckett

Avec Clémentine Baert, Jonathan Genet, Carine Goron

Texte publié aux Éditions de Minuit (1966)

Wry smile Dry sob

Conception, scénographie et mise en scène de Silvia Costa

Avec Clémentine Baert, Jonathan Genet, Carine Goron, Clémence Boucon, Flora Gaudin, Garance Silve

Visuel © Anja Koehler

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Yohan Haddad

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