Théâtre
« Clôture de l’amour » de Pascal Rambert : la parole comme champs de bataille

« Clôture de l’amour » de Pascal Rambert : la parole comme champs de bataille

07 octobre 2011 | PAR Christophe Candoni

Audrey Bonnet et Stanislas Nordey se livrent bataille dans la dernière pièce écrite et mise en scène par Pascal Rambert et réalisent une prouesse d’acteurs époustouflante. Revenue d’Avignon pour une série de représentations à Gennevilliers, Clôture de l’amour éprouve, bouleverse, impressionne. La situation – l’histoire d’une séparation amoureuse – est quotidienne et pourtant dévastatrice. La langue abrupte est bien d’aujourd’hui. Le texte est drôle parfois, d’une dureté magnifique aussi. La mise en scène et l’interprétation respirent l’intelligence, la sensibilité. Ce spectacle exigeant est d’une force rare.

[rating=5]

Il est Stan, elle s’appelle Audrey, les interprètes se nomment sur scène par leur prénom de ville, Pascal Rambert a écrit les personnages pour eux. Tous les deux sont en jeans, il porte un tee-shirt orange, elle est en bleu foncé. Lui et elle entrent avec précipitation, urgence, dans un espace sinistre de neutralité, une salle de répétition aux murs blancs, vide et close, prête à recevoir un combat exceptionnel. Daniel Jeanneteau a imaginé une scénographie idéale et dépouillée qui peut se voir aussi comme le mausolée froid de l’amour irrémédiablement terminé.

Stan commence : « je voulais te dire que ça s’arrête, que ça va pas continuer ». Avec un aplomb déterminé, il débute un discours d’une heure à peu près. Intarissable, Stanislas Nordey use d’un ton sévère, injonctif, méchant parfois. Elle reçoit silencieusement ce qu’il a à lui dire, droite et digne. Elle sourit, légèrement moqueuse, à ses expressions d’un autre temps – il dit « faire fi » -, puis tend à se briser à mesure que la pièce avance, que se développe le déversement impitoyable de son hostilité à lui. Elle s’en prend plein la face. Les larmes s’arrachent de ses yeux, un gémissement sort de sa bouche. Elle encaisse. Abattue mais pas effondrée. Quand les rôles s’inversent (après l’intervention chantée d’un chœur d’enfants), elle prend sa place et son temps de parole pour procéder à une longue réponse dans les règles du jeu. Avec une fermeté telle qu’on ne sait d’où cela sort, propre à la rage du désespoir, elle répond, point par point, la tête haute, le verbe cinglant. Elle corrige, condamne… Elle met à nu sa souffrance, sa vulnérabilité, et semble ainsi emporter la supériorité en le mettant K.O. Tout les sépare : lui est dans l’optique de faire table rase du passé, ce qui le rend arrogant ; elle souhaite au contraire conserver en elle le souvenir de ce qui les unissait autrefois. C’est bouleversant.

Face à face dans une diagonale sèche, ils se toisent, ne se touchent pas. La séparation est déjà consommée dans l’espace. Les corps, sous tension, sont d’une expressivité intense. La violence de l’affrontement nécessite un jeu très corporel. Les deux comédiens y mettent une énergie sidérante. Le mouvement de celui qui parle (cette manière de balancer les bras, ces index pointés) et l’immobilisme du receveur sont éloquents. Ils se parlent comme on porte des coups. Les mots sont leurs armes de guerre, des flèches acérées prêtes à trouver leur cible et anéantir l’adversaire. Une heure l’un, une heure l’autre, et la lutte est finie, leur histoire aussi probablement. Plus d’amour. Clôturé.

A noter. Samedi 15 octobre à 18h (avant la représentation de « Clôture de l’amour »), Denis Podalydès lit « Avignon à vie » de Pascal Rambert.

Visuel : (c) Marc Dommage

Gagner 2×2 places pour le concert de Sucursal S.A & Conga Libre le 15 octobre à Plaisance du Touch
Gagnez 2×2 places pour la pièce Le malin plaisir de David Hare par la troupe de l’Heure Egale à l’Essaïon le dimanche 23 octobre
Christophe Candoni
Christophe est né le 10 mai 1986. Lors de ses études de lettres modernes pendant cinq ans à l’Université d’Amiens, il a validé deux mémoires sur le théâtre de Bernard-Marie Koltès et de Paul Claudel. Actuellement, Christophe Candoni s'apprête à présenter un nouveau master dans les études théâtrales à la Sorbonne Nouvelle (Paris III). Spectateur enthousiaste, curieux et critique, il s’intéresse particulièrement à la mise en scène contemporaine européenne (Warlikowski, Ostermeier…), au théâtre classique et contemporain, au jeu de l’acteur. Il a fait de la musique (pratique le violon) et du théâtre amateur. Ses goûts le portent vers la littérature, l’opéra, et l’Italie.

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