Théâtre

Chantiers d’Europe :  La Tristura écrit la mémoire des enfants volés d’Espagne

Chantiers d’Europe : La Tristura écrit la mémoire des enfants volés d’Espagne

29 mai 2018 | PAR Bertille Bourdon

Les Chantiers d’Europe continuent leur tour d’horizon de la création. Au Théâtre des Abbesses, la troupe madrilène La Tristura revient avec Ciné sur un pan méconnu de l’histoire espagnole :  sous Franco, on estime que 300 000 bébés ont été enlevés. 

Un casque audio que chaque spectateur revêt docilement. Un écran en filigrane entre la scène et nous. Au commencement, l’isolement semble étrange et contraire à ce lieu de rassemblement qu’est la salle de théâtre. Cet accessoire audio rappelle l’horreur de ces silent party où chacun écoute le DJ de son choix avec un casque, mais prétend danser ensemble. Ici bien sûr, les casques audios servent à l’immersion dans l’entre deux du cinéma et du théâtre. Si le procédé semble superflu, il fait au moins surgir l’aberration de tous ces individus assis les uns à côté des autres, confinés dans leur petit siège, qui vont regarder et écouter ensemble, mais pas vraiment.

Que cherche-t-on dans les salles obscures ? Salles de concert, de théâtre ou de cinéma (et le théâtre des Abbesses devient tout cela pendant Ciné) elles sont le lieu où l’on se réfugie, où l’on cherche le « réconfort » comme l’explique un des personnages. Dans un même mouvement, on cherche le réconfort auprès d’autres et pourtant on est seul face ce qui se déroule. Un moment d’introspection au contact des autres.

Une mémoire collective pour une génération deux fois volée

C’est ce contact paradoxal entre soi et les autres qui est proposé par La Tristura dans cette nouvelle pièce. On part de l’intime pour être au contact d’une génération deux fois volée : ces nouveau-nés, enlevés à leurs parents sous Franco n’ont aujourd’hui droit à aucune mémoire nationale, ne peuvent construire aucun récit personnel.

On estime que 300 000 enfants pendant la dictature franquiste ont été enlevés par des réseaux de mafia ou pour des raisons idéologiques, afin d’ « éliminer le gène rouge ». Ces cas sont bien connus en Amérique latine, beaucoup moins ici en Europe.

Pour incarner cette histoire espagnole et européenne, Pablo. Un homme de trente ans qui cherche à savoir, dans l’Espagne d’aujourd’hui, bien éloignée de la dictature, qui est sa mère biologique. Il ne connaît ni le réel lieu de sa naissance, ni même le jour exact, il sait simplement qu’il a été adopté. Doute qui amène les autres à se questionner : « Enfin, es-tu bien né ? ».

À travers lui, il n’est pourtant pas question pour la troupe de se faire porte-parole d’une génération. Au fil des noms de villes qui défilent par la vitre du train qui conduisent Pablo en France, en Italie, moins à la recherche de réponses définitives que de sa propre mémoire, c’est ce lien entre l’intime et l’histoire d’un pays que l’on cherche à saisir. Plutôt que les disparitions elles-mêmes, c’est le silence de toute une société sur la mémoire de cette génération qui est dénoncée, et c’est cette posture qui est la plus intéressante.

Dans le « réconfort des salles obscures »

La mise en scène emprunte beaucoup au cinéma, et poursuit ces réflexions en faisant sentir au spectateur cet aller-retour entre macro et micro histoire, par des jeux de lumières, par cet écran baissé, qui donne un caractère onirique à l’image. Si le personnage est pensé « entre fiction et documentaire », recherche quelque peu alourdie par tous ces procédés cinématographiques, il ne perd rien pourtant à être purement fictif : sa justesse nous plonge « dans le réconfort des salles obscures ».

Le texte de Ciné est traduit en français et publié chez Actualité Editions, comme tout un tas d’autres textes de théâtre contemporain hispanique. Et vous pouvez tous les retrouver .

Visuel :  © Mario Zamora

 

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